Pour orner ces murailles du Bayon, des bas-reliefs sans fin, des enroulements de toute sorte ont été conçus avec une exubérante prodigalité. Et ce sont aussi des batailles, des mêlées en fureur, des chars de guerre, des processions interminables d'éléphants, ou des groupes d'Apsâras, de Tévadas aux pompeuses couronnes; sous la mousse, tout cela s'efface et meurt. La facture en est plus enfantine, plus sauvage qu'à Angkor-Vat, mais l'inspiration s'y révèle plus violente, plus tumultueuse. Et une telle profusion déconcerte; à notre époque de mesquinerie versatile, on arrive à peine à comprendre ce que furent la persévérance, la richesse, la foi, l'amour du grandiose et de l'éternel, chez ce peuple disparu.
Sous la tour centrale au lotus d'or, à une vingtaine de mètres au-dessus de la plaine, se cache le Saint des Saints, un réduit obscur, étouffé comme une casemate dans l'épaisseur de la pierre. On y arrivait de plusieurs côtés, par tout un jeu de galeries convergentes, lugubres autant que des chambres sépulcrales. Mais l'accès aujourd'hui en est difficile et dangereux, tant il y a eu d'éboulements aux abords. On sent que l'on est là sous la forêt--puisque la forêt couvre même les tours--sous le réseau multiple et innombrable des racines. Il y fait presque noir; une eau tiède y suinte de toutes les parois, sur quelques dieux fantômes qui n'ont plus de bras ou qui n'ont plus de tête; on y entend glisser des serpents, fuir d'imprécises bêtes rampantes, et les chauves-souris s'éveillent, protestent en vous fouettant de leurs membranes rapides que l'on n'a pas vues venir. Aux temps brahmaniques, ce Saint des Saints a dû être un lieu où les hommes tremblaient, et des siècles de délaissement n'en ont pas chassé l'effroi; c'est bien toujours le refuge des antiques mystères; les bruits que des bêtes furtives y faisaient quand on y est entré cessent dès que l'on ne bouge plus, et tout retombe aussitôt dans on ne sait quelle horreur d'attente, à forme par trop silencieuse.
Dans la forêt d'ombre, quantité d'autres ruines s'indiquent, en amas disjoints et bouleversés, sous les belles ramures triomphantes: débris de palais, de temples, de piscines où se baignaient des hommes et des éléphants; ils attestent encore la splendeur de cet empire des Khmers, qui brilla pendant mille cinq cents ans, ignoré de l'Europe, et puis s'éteignit après un brusque déclin, épuisé par tant de batailles contre le Siam, l'Annam, ou même la grande Chine immémoriale et stagnante.
Pour mes yeux d'Occidental, c'est surtout une impression d'incompréhensible et d'inconnu qui se dégage de ces choses mortes. La moindre sculpture, le moindre linteau sur un portique, le moindre de ces couronnements imitant des flammes, sont pour me causer une stupeur, comme la révélation d'un monde lointain et hostile. Des monstres, en pierre verdâtre, assis dans des poses de chien et coiffés à la mode sans doute de quelque planète sans communication avec la nôtre, m'accueillent avec des regards par trop étranges, avec des rictus jamais vus même dans les vieux sanctuaires chinois d'où j'arrive: «Nous ne te connaissons pas, me disent-ils. Nous sommes des conceptions à jamais inassimilables pour toi. Que viens-tu faire chez nous? Va-t'en!» Du reste, à mesure que le soleil monte et flamboie davantage au-dessus de la voûte épaisse des branches, une lourdeur progressive ralentit nos pas; nous marchons comme enveloppés de plus en plus par une sorte d'agressive poussière, dansante et scintillante, qui est un tourbillon de moustiques, et c'est avec une lassitude un peu fiévreuse que nous continuons d'errer dans cette forêt des sombres enchantements. Assez! Il est l'heure de nous replier vers la Porte de la Victoire, pour rentrer avant midi dans l'enclos d'Angkor-Vat.
L'heure brûlante est proche quand nous sommes abrités à nouveau sous ce toit des pèlerins, où s'entend du matin au soir, comme une incantation, la psalmodie des bonzes en robe jaune.
Et, après le repas de midi, l'irrésistible langueur tropicale revient comme chaque jour nous engourdir. Mieux vaut alors quitter notre hangar où l'on étouffe et, malgré la morsure du soleil, franchir les quelque dix mètres qui me séparent des premières galeries du temple: dans l'ombre et l'humidité perpétuelles des plafonds de pierre je trouverai peut-être un semblant de fraîcheur; que l'on étende là pour moi une natte, après avoir balayé une place en un point où la voûte ne sera pas trop tapissée de chauves-souris, et je dormirai sur les dalles relativement froides, en me couvrant la figure d'un éventail pour me garantir de ce qui pourrait tomber d'en haut.
Cependant le sommeil est lent à m'anéantir, parce que je me suis couché au pied même de l'immense bas-relief des batailles et que, malgré moi, mes yeux alourdis s'y intéressent longuement: tourmente silencieuse; fureur des grandes luttes passées et oubliées, tueries que chantèrent les poètes du Ramayana, mais dont personne ne se souvient plus; confusion de bras et de jarrets musculeux, choc de l'armée des Géants contre celle du Roi des Singes, chars de guerre écrasant des blessés par centaines... Dans l'ombre du lieu, tout cela qui est noirâtre et comme verni d'humidité, s'éclaire par endroits de demi-lueurs frisantes, et ainsi les reliefs s'accentuent, un peu de vie revient aux rictus effacés, aux contorsions mortes. J'ai perdu la notion de l'énorme masse architecturale d'alentour, mais je me sens devenu intime avec ceux des guerriers ou des guerrières qui se débattent à toucher ma tête... Tout près, une Apsara me sourit dans la mêlée; c'est elle que je perçois comme dernière image; quelques minutes encore je vois luire sa belle gorge que l'on dirait moite, où semble perler une sueur tiède... et puis c'est fini, je sombre dans l'inconscience...
J'ai dormi une heure peut-être, quand l'un de mes Siamois m'apporte les cartes de trois visiteurs. Des noms français!... Oui, il faut les faire entrer,--et ici même, dans ma salle de réception splendide; mais c'est bien la dernière chose que j'aurais attendue: recevoir des visites à Angkor!
Trois Français en effet. On les a envoyés au Siam pour des études archéologiques et depuis hier ils campent non loin de moi, sous un abri de chaume, dans le saint enclos[3]. Ils sont érudits et aimables. D'ailleurs, après des jours de solitude et de silence, en voyage sans compagnons, c'est une détente d'échanger des pensées avec des hommes de France.
[Note 3: ][(retour) ] L'un d'eux, fils d'un célèbre sculpteur français, n'a pas tardé à y mourir de la fièvre des bois.