--Je devrais rester, me disent-ils, car la forêt est pleine de ruines inconnues; en plus des grands temples où tout le monde vient, on trouve un peu partout, au bord des rivières ou des marécages, quantité de monuments en terre cuite, d'un art plus singulier, remontant au quatrième siècle ou aux premiers âges du vaste empire khmer.
--Mais non, je persisterai à partir aujourd'hui, au déclin du soleil. D'abord il y a les éléphants du bon roi Norodon avec lesquels j'ai pris rendez-vous pour après-demain à Kampong-Luong. Et puis, surtout, comment oublierais-je que je ne suis en somme qu'un modeste aide de camp dont la permission est limitée et que je dois rentrer, dans les délais voulus, à bord du cuirassé qui m'attend à Saïgon?
J'ai donné l'ordre de préparer le départ pour cinq heures. Et, pendant que l'on attelle mes charrettes à bœufs, pendant que l'on replie mon bagage, une dernière fois je monte au temple.
Aucun déluge n'est tombé depuis cette nuit, pour désaltérer les plantes suspendues, mouiller les monceaux de pierres, et en ce moment c'est une intolérable chaleur de braise qui émane des terrasses, des murailles, des sculptures sur lesquelles le soleil vient de darder tout le jour; mais les divines Apsâras, qui depuis des siècles ont l'habitude d'être ainsi brûlées de rayons, me sourient pour l'adieu, sans se départir de leur aisance ni de leur gracieuse ironie coutumière.--En prenant congé d'elles, je ne m'imaginais pas que bientôt, par le fastueux caprice du roi de Pnom-Penh, j'allais les revoir, une nuit, au son évocateur des vieilles musiques de leur temps; les revoir non plus mortes, avec ces sourires pétrifiés, mais en pleine vie et jeunesse; non plus avec ces gorges de grès rigide, mais avec de palpitantes gorges de chair, et coiffées de véritables tiares d'or, et constellées de véritables pierreries...
Le soleil est déjà bas et commence d'éclairer rouge quand mon petit cortège de charrettes se met en marche, s'éloignant pour toujours d'Angkor, par l'avenue dallée, entre les broussailles aux fleurs blanches qui embaument le jasmin. Après les larges fossés pleins de roseaux et de lotus, après le pont, les derniers portiques et les grands serpents à sept têtes gardiens du seuil, voici le sentier du départ qui se présente à nous: il plonge sous des arbres, prêts à nous cacher aussitôt le mystérieux temple. Je me retourne alors pour jeter derrière moi un regard d'adieu. Ce pèlerinage, que depuis mon enfance j'avais souhaité faire, est donc maintenant une chose accomplie, tombée dans le passé comme y tombera demain ma brève existence humaine, et jamais plus je ne reverrai se dresser dans le ciel les grandes tours étranges. Je ne puis même pas, cette dernière fois, les suivre longtemps des yeux, car la forêt tout de suite se referme sur nous, amenant soudain le crépuscule.
Vers sept ou huit heures, nous sommes rentrés au village siamois de Siem-Reap, au bord de la rivière, dans la région des grandes palmes. Il fait nuit noire, et les gens, qui circulent demi-nus sous les voûtes d'arbres, s'éclairent en agitant des brandons enflammés, comme il est aussi d'usage aux Indes, à la côte du Malabar. Ils s'empressent à nous accueillir, et nous installent au bord de l'eau dans la maisonnette des voyageurs pèlerins, qui a l'air d'avoir des échasses tant elle est haut perchée sur pilotis.
X
Dimanche, 1er décembre 1901.
Une heure encore en charrettes à bœufs, le long de la petite rivière, à la fraîcheur de l'extrême matin, traversant des villages édéniques, parmi des palmes et des guirlandes de lianes fleuries.
En un point de la berge, nous attendait le sampan qui nous avait amenés, le grand sampan dont la toiture est en forme de couvercle de cercueil. Alors, quittant nos attelages, nous commençons de redescendre au fil de l'eau, frôlés par les joncs, les graminées gigantesques. D'abord des marais, de plus en plus inondés. Et puis, la forêt noyée, qui nous enlève le peu d'air respirable, en nous enveloppant de son ombre empoisonnée; une heure et demie à l'aviron, pour traverser le presque sombre dédale, naviguant à mi-hauteur des arbres énormes, parmi les branches emmêlées de lianes. C'est vers midi seulement que nous échappons à l'oppression de cette forêt, et que le grand lac, s'ouvrant enfin devant nous, déroule à nos yeux, tout à coup éblouis, l'étendue d'une mer d'étain luisant.