Il est l'heure de la rentrée des troupeaux, et de tous côtés ils se hâtent vers le gîte, ils descendent des zones plus élevées-où sans doute l'on trouve des pâturages; par différentes coupures dans les grandes roches, nous voyons des peuplades de bœufs ou de chèvres dévaler à pic, couler comme des ruisseaux d'eau noire. Uniformément noir, tout ce bétail des nomades, de même que la couverture de leurs tristes huttes et le vêtement de leurs femmes. Et les bergers, qui rentrent aussi, grands diables farouches et fiers, portent, en plus de la houlette, un fusil à l'épaule, des sabres et des coutelas plein la ceinture. Le long de l'affreuse rivière, au crépuscule, dans une vallée trop étroite et très surplombée, nous croisons tout cela, gens et bêtes, qui jette un moment la confusion dans notre caravane, et une de nos mules de charge, piquée par la corne d'un bœuf, s'abat avec son fardeau.
La nuit nous trouve dans un chaos plus horrible que celui d'hier, plus dangereux parce que c'est un chaos qui se désagrège. Il y a partout des éboulements récents, des cassures fraîches. Et parfois les énormes blocs, qui semblent s'être détachés la veille et arrêtés en pleine chute, surplombent directement nos têtes; le tcharvadar alors, sans dire un mot, les indique du bout de son doigt levé, et, sous leur menace, nous passons avec plus de lenteur, gardant un instinctif silence.
Nous nous élevons en remontant le cours des ruisseaux, des cascades, qui ont à la longue creusé un lit, ou bien qui ont profité des sentes d'abord tracées par les caravanes; tout le temps, dans l'obscurité de plus en plus noire, nous entendons l'eau clapoter sous les pieds bruyante de nos bêtes; et les cris rauques des grenouilles se répondent de place en place. On a beau se suivre de tout près, on se perd constamment de vue les uns les autres, au milieu des monstrueuses pierres.
Nuit d'étoiles; mais c'est surtout Vénus, étonnamment brillante, qui fidèlement nous jette un peu de clarté. A minuit, nous sommes déjà très haut, et, par de vagues sentiers qui penchent, qui sont glissants comme du verre, nous cheminons au-dessus et tout au bord, tout au ras des gouffres.
Pour finir, nous voici au pied d'une montagne verticale comme celle de la veille, avec les mêmes affreux petits escaliers en zigzags, aux marches branlantes. Nos chevaux tout debout, s'accrochant comme des chèvres, il faut recommencer pendant plus d'une heure la vertigineuse grimpade, l'invraisemblable course au Brocken, à travers la puanteur des mules mortes, échelonnées au flanc de cette muraille.
Comme hier aussi, nous avons la joie de l'arrivée brusque au sommet, la joie de retrouver soudainement une plaine, de la terre et des herbages. Nous venons de gagner encore, depuis l'étape précédente, environ six cents mètres d'altitude, et, pour la première fois depuis le départ, une vraie fraîcheur nous ravit, nous repose délicieusement.
Mais la plaine de ce soir n'est qu'une longue terrasse, au pied d'une troisième assise de montagnes que l'on voit là tout près; c'est une sorte de balcon, pourrait-on dire, qui n'a guère qu'une demi-lieue de profondeur: quelque ancienne fissure des tourmentes géologiques, peu à peu comblée d'humus, au cours des âges incalculables, et devenue un éden aérien, une petite Arcadie séparée du reste du monde. Nous traversons des champs de pavots, dont les fleurs, ouvertes dans la nuit, ressemblent à de grands calices de soie blanche; ensuite des blés, que le soleil n'a pas encore mûris comme ceux d'en bas et qui, dans le jour, doivent être magnifiquement verts.
Au bout d'une heure de marche tranquille, des lumières apparaissent parmi des arbres et, dans le lointain, des chiens de garde se mettent à aboyer: c'est Konoridjé, le village où nous finirons la nuit; on distingue bientôt les beaux dattiers qui l'ombragent, sa petite mosquée, toutes ses terrasses blanches que la lueur des étoiles rend bleuâtres. Il doit y avoir fête nocturne, car on commence d'entendre les tambourins, les flûtes et, de temps à autre, le cri de joie des femmes, qui est strident comme, en Algérie, le cri des Mauresques...
Je ne sais dire quel charme d'Orient et de passé enveloppe ce petit pays très isolé sur terre et empli de vieilles musiques naïves, à cette heure de minuit où nous venons le surprendre sous ses hauts palmiers... Mais mon serviteur, qui est un matelot ignorant les métaphores et n'employant les mots que dans leur sens absolu, m'exprime en ces termes tout simples son ravissement craintif: «Il a un air, ce village,... un air enchanté!»
Vendredi, 21 avril.