Au radieux lever du jour, concert éperdu d'hirondelles, de moineaux et d'alouettes. Limpidité absolue du ciel et des lointains; calme paradisiaque, dans le village et dans les champs. On est ici à quinze ou dix-huit cents mètres d'altitude, dans un air si pur que l'on se sent comme retrempé de vie et de jeunesse. Et c'est un enchantement, que de se réveiller et de sortir.

Au-dessus des loges en terre battue, où nos muletiers se sont entassés avec nos bêtes, nous avons dormi dans l'unique chambre haute,—entre des murs de terre aussi, il va sans dire,—et, ce matin, les toits du caravansérail nous font un promenoir, tapissé d'herbe comme une prairie. Sur les terrasses voisines, où l'herbe pousse de même, les hommes sont prosternés à cette heure pour la première prière de la journée; avec leurs longues robes serrées à la taille, leurs mancherons qui flottent et leurs bonnets comme des tiares, ils ont, dans leurs humbles vêtements, des silhouettes de rois mages. Au delà des vieilles maisons, aux murs épais, aux portes ogivales, on voit les petits lointains de la plaine tranquille et fermée, l'étendue des blés verts, où quelques champs de pavots en fleurs tracent des marbrures blanches,—et toujours, cette chaîne des montagnes de l'Iran qui semble, à mesure que nous montons, grandir, pousser vers le ciel, dresser chaque fois devant nous une assise nouvelle.

Des caravanes arrivent, qui ont cheminé toute la nuit, descendant de Chiraz ou remontant comme nous de Bender-Bouchir; des sonnailles de mules, de différents côtés, se mêlent à l'aubade des oiseaux. Les bergers mènent vers la montagne des troupeaux de chèvres noires. Dans les chemins du village, des cavaliers galopent, sveltes et moustachus, armés de ces longs fusils d'autrefois qui partent avec une étincelle de silex. La vie est ici comme au temps passé. Il a gardé une immobilité heureuse, ce petit pays perdu, que protègent d'abord les brûlants déserts, ensuite deux ou trois étages de précipices et de farouches montagnes.

Oh! le repos de cela! Et le contraste, après l'Inde que nous venons de quitter, après la pauvre Inde profanée et pillée, en grande exploitation manufacturière, où déjà sévit l'affreuse contagion des usines et des ferrailles, où déjà le peuple des villes s'empresse et souffre, au coup de fouet de ces agités messieurs d'Occident, qui portent casque de liège et «complet couleur kaki»!

Sous la belle lumière dorée de cinq heures du soir, nous quittons le village enchanté, pour nous acheminer vers les montagnes du fond, en traversant le plateau paisible et pastoral que l'on dirait fermé de toutes parts.

Au moment où nous nous engageons dans les gorges, qui vont nous mener à un étage plus haut encore, le soleil est couché pour nous, mais les cimes alentour demeurent magnifiquement roses. Et il y a là, pour garder cette entrée, un vieux castel aux murs crénelés, avec des veilleurs en longue robe persane debout sur toutes les tours: on croirait quelque image du temps des croisades.

Le défilé de cette fois est d'un abord moins farouche que ceux des précédentes nuits; entre des parois tapissées d'arbres, d'herbages et de fleurs, notre chemin monte, pas trop raide ni dangereux.

Et, sans grande peine, nous voici bientôt parvenus à un plateau immense, tout embaumé du parfum des foins. Nous n'avions pas encore rencontré cette vraie fraîcheur que l'on respire là, et qui est, comme chez nous, celle des beaux soirs de mai. Avec cette route, toujours ascendante depuis le départ, c'est comme si l'on s'avançait à pas de géant vers le Nord. Nous en aurons pour quatre heures, à cheminer dans cette plaine suspendue, avant d'arriver à l'étape, et, après les chaos de pierre où il avait fallu se débattre les autres soirs, c'est une surprise d'aller maintenant par de faciles sentiers, parmi les trèfles à fleurs roses et les folles avoines. Cependant, lorsqu'il fait nuit close, le sentiment nous vient peu à peu d'être au milieu d'une bien vaste solitude; nos campagnes d'Europe n'ont jamais ainsi, durant des lieues, tant d'espace vide ni tant de silence;—et nous nous souvenons tout à coup que l'endroit est mal famé.

Neuf heures du soir. Instinctivement on assure son revolver: cinq hommes armés de fusils, qui attendaient au bord du chemin assis dans les herbes, viennent de se lever et nous entourent. Ils sont, disent-ils, d'honnêtes veilleurs, envoyés de Kazeroun, le village prochain, pour protéger les gens qui voyagent. Depuis quelque temps, à ce qu'ils nous content, toutes les nuits on dévalise les caravanes, et six muletiers, la nuit dernière, ont été détroussés ici même. Ils vont donc, d'autorité, nous faire escorte pendant deux ou trois lieues.

Cela semble un peu louche, et les étoiles, d'ailleurs, éclairent mal, pour voir leurs visages. Cependant ils ont plutôt l'allure bon enfant; on accepte de faire route ensemble, eux à pied, nous au petit pas de nos bêtes; on fume deux à deux à la même cigarette, ce-qui est ici un usage de politesse, et on cause.