Une heure et demie plus tard, cinq autres personnages, pareillement armés et au guet, surgissent de même d'entre les hautes herbes et viennent à nous. Ce sont donc bien des veilleurs, en effet, et nous allons changer d'escorte. Les premiers, après avoir demandé chacun deux crans[1] pour salaire, nous confient aux soins des nouveaux, puis se retirent avec force saluts.
De temps à autre, un ruisseau d'eau vive traverse le semblant de chemin que nous suivons, toujours dans les foins verts; et alors on s'arrête, on enlève le mors des chevaux ou des mules pour les laisser boire. Il y a des myriades d'étoiles au ciel; et l'air s'emplit de lucioles, tellement semblables à des étincelles que l'on s'étonne presque, en les voyant partout paraître, de n'entendre pas le crépitement léger du feu.
Vers minuit, marchant à la file au milieu des pavots blancs, qui nous frôlent de leurs grandes fleurs, nous apercevons tout là-bas quelques lumières; puis voici d'immenses jardins enclos; c'est enfin Kazeroun. Et nous saluons les premiers peupliers, dont les hautes flèches se détachent, très reconnaissables, sur le ciel nocturne, nous annonçant les zones vraiment tempérées que nous venons enfin d'atteindre.
Les caravansérails, par ici, prennent le nom de jardin; et, dans cette région édénique de l'éternel beau temps, ce sont des jardins, en effet, que l'on offre aux voyageurs comme lieu de repos.
Une grande porte ogivale nous donne accès dans l'espèce de bocage muré qui sera notre gîte de la nuit; c'est presque un bois, aux allées droites, dont les beaux arbres sont tous des orangers en fleurs; on est grisé de parfum dès qu'on entre. Aux premiers plans, des voyageurs de caravane, assis çà et là par groupe sur des tapis, cuisinent leur thé au-dessus d'un feu de branches, et les allées au fond se perdent dans le noir.
L'hôte, cependant, juge que des Européens ne peuvent pas, comme les gens du pays, dormir en plein air sous des orangers, et fait monter nos lits de sangle, au-dessus de la grande ogive d'entrée, dans une chambrette où le sommeil tout de suite nous anéantit.
Samedi, 22 avril.
La chambrette, comme toutes celles des caravansérails, était absolument vide et d'une malpropreté sans nom. Le soleil levant nous révèle ses parois de terre noircies par la fumée, et couvertes d'inscriptions en langue persane; son plan cher semé d'immondices, épluchures, vieilles salades, plumes et fientes de hiboux. Mais, par les crevasses du toit où l'herbe pousse, par les trous du mur sordide, entrent des rayons d'or, des senteurs d'oranger, des aubades d'hirondelles; alors, qu'importe le gîte, puisque l'on peut tout de suite descendre, s'évader dans la splendeur?
En bas, le merveilleux bocage est en pleine gloire du matin, sous le ciel incomparable où vibre la chanson éperdue des alouettes. On respire un air à la fois tiède et vivifiant, d'une suavité exquise. Les grands orangers, au feuillage épais, étendent une ombre d'un noir bleu sur le sol jonché de leurs fleurs. Tous les gens de caravane, qui ont campé cette nuit dans les allées, s'éveillent voluptueusement, étendus encore sur leurs beaux tapis d'Yezd ou de Chiraz; ils ne repartiront, comme nous-mêmes, qu'à la tombée du soleil; nous sommes donc appelés à passer l'après-midi ensemble et à lier connaissance, dans cet enclos délicieux et frais qui est l'hôtellerie.
Bientôt arrivent de la ville les marchands de pâtisserie et les bouilleurs de thé; ils installent à l'ombre leurs samovars, leurs minuscules tasses dorées; ils préparent les kalyans à long-tuyau, qui sont les narghilés de la Perse et dont la fumée répand un parfum endormeur.