L'air est si vivifiant que l'on dirait nos chevaux infatigables; ils galopent ce matin, légers et joyeux, avec un cliquetis d'ornements de cuivre et avec de fantasques envolées de crinière. Nos cavaliers de Chiraz ne peuvent pas suivre; les voilà distancés, bientôt invisibles derrière nous, dans les lointains de l'étendue pâlement verte et pâlement irisée qui n'a pas l'air de finir. Tant pis! On voit si loin de tous côtés, et le vide est si profond, quelle surprise pourrions-nous bien craindre?
Rencontré une nombreuse compagnie de taureaux noirs et de vaches noires, qu'aucun berger ne surveille; quelques-uns des jeunes mâles, en nous voyant approcher, commencent à sauter et à décrire des courbes folles, mais rien que par gaieté et pour faire parade, sans la moindre idée de foncer sur nous, qui ne leur en voulons pas.
Vers neuf heures du matin, à une lieue peut-être sur la gauche, dans une plaine en contre-bas, de grandes ruines surgissent; des ruines Achéménides sans doute, car les colonnes encore debout, sur les éboulis de pierres, sont fines et sveltes comme à Persépolis. Qu'est-ce que ce palais, et quel prince magnifique habitait là, dans les temps? Les connaît-on, ces ruines, quelqu'un les a-t-il explorées? Nous dédaignons de faire le détour et de nous arrêter; ce matin, il nous faut fournir une rapide étape de cinq heures, et nous sommes tout à l'ivresse physique d'aller en avant dans l'espace. Le soleil qui monte brûle un peu nos têtes; mais, pour nous rafraîchir, un vent souffle, qui a passé sur les neiges; des cimes blanches continuent de nous suivre des deux côtés de ces plaines, qui sont comme une sorte d'avenue mondiale, large de plusieurs lieues, et longue, on ne sait combien...
A onze heures, une tache plus franchement verte se dessine là-bas, et vite grandit; pour nos yeux déjà habitués aux oasis de l'Iran, cela indique un coin où passe un ruisseau, un coin que l'on cultive, un groupement humain. En effet, des remparts, des créneaux se mêlent à ces verdures toutes fraîches et frileuses; c'est un pauvre hameau, qui s'appelle Kader-Abad, et qui se donne des airs de citadelle avec ses murailles en terre croulante. Là, nous prenons le repas de midi, sur des tapis de Chiraz, dans le jardinet de l'humble caravansérail, à l'ombre de mûriers grêles, effeuillés par les gelées du printemps. Et le mur, derrière nous, se garnit peu à peu de têtes de femmes et de petites filles, qui émergent timidement une à une, pour nous regarder.
Nous allions repartir, quand une rumeur emplit le village; tout le monde court; il se passe quelque chose... C'est, nous dit-on, une grande dame qui arrive, une très grande dame, même une princesse, avec sa suite. Elle voyage depuis une semaine, elle se rend à Ispahan, et, pour cette nuit, elle compte demander à Kader-Abad la protection de ses murs.
En effet, voici une troupe de cavaliers, ses gardes, qui la précèdent, montés sur de beaux chevaux, avec des selles brodées, frangées d'or. Et, dans la porte à donjon du rempart, une chose tout à fait extraordinaire s'encadre: un carrosse! Un carrosse à rideaux de soie pourpre, qui roule dételé, traîné par une équipe de bergers; il est venu de Chiraz, paraît-il, par des chemins plus longs mais moins dangereux que les nôtres; cependant une roue s'est rompue, il a fallu renforcer tous les ressorts avec des cordes, le trajet n'a pas été sans peine. Et, derrière la voiture endommagée, la belle mystérieuse s'avance d'un pas tranquille. Jeune ou vieille, qui pourrait le dire? Bien entendu, c'est un fantôme, mais un fantôme qui a de la grâce; elle est tout enveloppée de soie noire, avec un loup blanc sur le visage, mais ses petits pieds sont élégamment chaussés, et sa main fine, qui retient le voile, est gantée de gris perle. Pour mieux voir, toutes les femmes de Kader-Abad viennent de monter sur les toits, et les filles brunes d'une tribu nomade, par là campée, accourent à toutes jambes. Après la dame, ses suivantes, voilées aussi impénétrablement, arrivent deux par deux sur des mules blanches, dans des espèces de grandes cages à rideaux rouges. Et enfin raie vingtaine de mulets ferment la marche, portant des ballots ou des coffres que recouvrent d'anciens et somptueux tissus aux reflets de velours.
Nous repartons, nous, tout de suite replongés dans le vaste désert. Du haut de chacune de ces ondulations, qu'il nous faut constamment gravir et redescendre, nous apercevons toujours des étendues nouvelles, aussi vides, aussi inviolées et sauvages, dans une clarté aussi magnifique. On respire un air suave, froid sous un soleil de splendeur. Le ciel méridien est d'un bleu violent, et les quelques nuages nacrés qui passent promènent leurs ombres précises sur le tapis sans fin qui recouvre ici la terre, un tapis fait de graminées délicates, de basilics, de serpolets, de petites orchidées rares dont la fleur ressemble à une mouche grise... Nous cheminons entre deux et trois mille mètres de haut. Pas une caravane, ce soir, pas une rencontre.
Sur la fin du jour, les deux chaînes de montagnes qui nous suivaient depuis le matin se rapprochent; avec une netteté qui déroute les yeux, elles nous montrent la tourmente de leurs sommets, dans des bleus sombres et des violets admirables passant au rose; on dirait des châteaux pour les génies, des tours de Babel, des temples, des cités apocalyptiques, les ruines d'un monde; et les neiges, qui dorment là dans tous les replis des abîmes, nous envoient du vrai froid.
Cependant une nouvelle tache verte, dans le lointain, nous appelle, nous indique le gîte du soir: la toujours pareille petite oasis, les blés, les quelques peupliers, et, au milieu, les créneaux d'un rempart.
C'est Abas-Abad. Mais le caravansérail est plein, il abrite une riche caravane de marchands, et, à prix d'or, nous n'y trouverions pas place. Il faut donc chercher asile chez de très humbles gens, qui possèdent deux chambres en terre au-dessus d'une étable, et consentent à nous en céder une; la famille, qui est nombreuse, les garçons, les filles, se transporteront dans l'autre, abandonnée à cause d'un trou dans le toit, qui laisse entrer la froidure. Par un escalier usé où l'on glisse, nous montons à ce gîte sauvage, enfumé et noir; on s'empresse d'enlever les pauvres matelas, les cruches, les jarres, les gâteaux de froment, les fusils à pierre, les vieux sabres, et de chasser les poules avec leurs petits. Ensuite, il s'agit de nous faire du feu, car l'air est glacé. En ce pays sans forêts, sans broussailles, on se chauffe avec une espèce de chardon, qui pousse comme les madrépores en forme de galette épineuse; les femmes vont le ramasser dans la montagne et le font sécher pour l'hiver. Dans l'âtre, on en jette plusieurs pieds, qui pétillent et brûlent avec mille petites flammes gaies. Le chat de la maison, qui d'abord avait déménagé avec ses maîtres, prend le parti de revenir se chauffer à notre feu et accepte de souper avec nous. Les deux plus jeunes filles, de douze à quinze ans, que notre déballage avait rendues muettes de stupeur, arrivent aussi sur la pointe des pieds et ne peuvent plus s'arracher à la contemplation de notre repas. D'ailleurs si drôles, toutes deux, qu'il n'y a pas moyen de leur en vouloir, et si impeccablement jolies, sous leurs voiles de perse aux dessins surannés, avec leurs joues rouges et veloutées comme des pêches de septembre, leurs yeux presque trop longs et trop grands, dont les coins se perdent dans leurs noirs bandeaux à la Vierge,—et surtout leur mine honnête, chaste et naïve. Au moment de notre coucher seulement, elles se retirent, après avoir jeté de nouveaux pieds de chardon dans le feu; alors le froid et le solennel silence, qui émanent des cimes proches et de leurs neiges, s'épandent avec la nuit sur les solitudes alentour, enveloppent bientôt le petit village de terre, notre chambrette misérable, et notre bon sommeil sans rêves.