Dimanche, 6 mai.
Dès le matin, nous retrouvons la joie de la vitesse et de l'espace, dans le désert toujours pareil, entre les deux chaînes de hauts sommets garnis de neige. Le désert est comme marbré par ses différentes zones de fleurs. Mais ce n'est plus l'éclat des plaines du Maroc ou de la Palestine, qui, au printemps, se couvrent de glaïeuls roses, de liserons bleus, d'anémones rouges. Il semble qu'ici tout se décolore, sous les rayons d'un soleil trop rapproché et trop clair: des serpolets d'une nuance indécise, des pâquerettes d'un jaune atténué, de pâles iris dont le violet tourne au gris perle, des orchidées à fleurs grises, et mille petites plantes inconnues, que l'on dirait passées dans la cendre.
Nous avons pris le parti de laisser derrière nous nos bêtes de charge, avec nos inutiles et flâneurs cavaliers de Chiraz; la confiance entière nous est venue, et nous allons de l'avant.
Voici cependant là-bas une multitude en marche, qui va croiser notre route; ce sont des nomades, gens de mauvais renom, c'est une tribu qui change de pâturage. En tête s'avancent les hommes armés, qui ont de belles allures de bandits; nos Persans imaginent de passer ventre à terre au milieu d'eux, en jetant de grands cris sauvages pour exciter les chevaux; et on se range, on nous fait place. En traversant la cohue du bétail qui vient ensuite, nous reprenons le trot tranquille. Au petit pas, enfin, nous croisons l'arrière-garde, composée des femmes et des petits,—petits enfants, petits chameaux, petits cabris, pêle-mêle dans une promiscuité comique et gentille;—d'un même panier, sur le dos d'une mule, nous voyons sortir la tête d'un bébé et celle d'un ânon qui vient de naître, et on ne sait qui est le plus joli, du petit nomade qui roule ses yeux noirs, ou du petit âne au poil encore tout frisé qui remue ses grandes oreilles, l'un et l'autre du reste nous regardant avec la même candeur étonnée.
Après quatre heures de route, halte au village désolé de Dehbid (deux mille six cents mètres d'altitude). Au milieu de la plaine grise, une lourde forteresse antique, datant des rois Sassanides, contre laquelle de misérables huttes en terre se tiennent blotties, comme par crainte des rafales qui balayent ces hauts plateaux. Un vent glacé, des neiges proches, et une étincelante lumière.
Cependant nos bêtes de charge, distancées depuis le matin, ne nous rejoignent point, non plus que nos cavaliers de Chiraz. Tout le jour, nous les attendons comme sœur Anne, montés sur le toit du caravansérail, interrogeant l'horizon: des caravanes apparaissent, des mules, des chameaux, des ânes, des bêtes et des gens de toute espèce, mais les nôtres point. A l'heure où les ombres des grandes montagnes s'allongent démesurément sur le désert, l'un des cavaliers enfin arrive: «Ne vous inquiétez pas, dit-il, ils ont pris un autre chemin, de nous connu; dormez ici, comme je vais faire moi-même; demain vous les retrouverez à quatre heures plus loin, au caravansérail de Khan-Korrah.»
Donc, dormons à Dehbid; il n'y a que ce parti à prendre, en effet, car voici bientôt l'enveloppement solennel de la nuit. Mais qu'on apporte beaucoup de chardons secs, dans l'âtre où nous allumerons notre feu.
Le muezzin jette ses longs appels chantés. Les oiseaux, cessant de tournoyer, se couchent dans les branches de quelques peupliers rabougris, qui sont les seuls arbres à bien des lieues alentour. Et des petites filles d'une douzaine d'années se mettent à danser en rond, comme celles de chez nous les soirs de mai; petites beautés persanes que l'on voilera bientôt, petites fleurs d'oasis destinées à se faner dans ce village perdu. Elles dansent, elles chantent; tant que dure le transparent crépuscule, elles continuent leur ronde, et leur gaîté détonne, dans l'âpre tristesse de Dehbid...
Lundi, 7 mai.
Le soleil va se lever quand nous jetons notre premier regard au dehors, par les trous de notre mur de terre. Une immense caravane, qui vient d'arriver, est au repos sur l'herbe toute brillante de gelée blanche; les dos bossus des chameaux, les pointes de leurs selles se détachent sur l'Orient clair, sur le ciel idéalement pur du matin, et, pour nos yeux mal éveillés, tout cela d'abord se confond avec les montagnes pointues—qui sont pourtant si loin, là-bas, au bout des vastes plaines.