C'était ainsi généralement qu'on écrivait alors l'histoire. Aucun auteur n'y employait un autre style, et n'y mettait plus de critique, ou plus de fidélité. On ne peut donc s'arrêter ni aux deux grandes Chroniques universelles, l'une de Godefroy de Viterbe, selon les uns, et de Wittemberg, selon les autres, que l'auteur ou les copistes appelèrent fastueusement le Panthéon, l'autre de Sicard, évêque de Crémone; ni à une troisième Histoire universelle que Ricobald de Ferrare intitula Pomarium, le Verger; ni à la prétendue Histoire du siége de Troie, écrite par Guido delle Colonne, ou Gui des Colonnes, juge de Messine, sa patrie [617]; ouvrage divisé en 35 livres, tiré des Histoires supposées de Dictys de Crète et de Darès de Phrygie, auxquelles il ajouta des faits puisés dans les poëtes [618]; ni à aucune des histoires particulières qui furent alors écrites soit en Sicile ou à Naples, soit dans les autres états italiens. Il faut toujours excepter une Histoire de Gênes, bien différente de la Chronique de Jacques de Voragine, celle que nous avons vue commencée par Caffaro, au douzième siècle, et qui fut continuée après lui, par décret public, jusque vers la fin du treizième siècle.

[Note 617: ][ (retour) ] Il y naquit en 1276. La charge qu'il occupa lui fit donner quelquefois le titre de Guido Guidice.

[Note 618: ][ (retour) ] On a une traduction italienne de cette histoire, que les Académiciens de la Crusca ont adoptée pour leur vocabulaire, et que plusieurs auteurs attribuaient à Guido lui-même; elle a été imprimée sous son nom, à Venise en 1481; mais le savant Apostolo Zeno a démontré, dans ses notes sur Fontanini, que c'était une erreur.

Deux autres histoires méritent aussi d'être remarquées, parce que ce sont les premières que des Italiens aient écrites dans leur langue, et qu'elles tiennent par-là plus intimement à la littérature italienne; c'est l'Histoire de Matteo Spinello, né près de Bari, au royaume de Naples, dans laquelle il décrit les événements de son temps; et celle de Ricordano Malespini, Florentin, où il entreprend d'embrasser les temps anciens et les temps modernes; il y traite de l'origine de Florence, et conduit ses récits jusqu'à l'année même de sa mort [619]. La première partie est un tissu de fables ridicules; la dernière mérite plus de foi, et la naïveté du style la fait lire avec quelque plaisir.

[Note 619: ][ (retour) ] 1281. Son neveu, Giachetto Malespini, y ajouta une suite de peu d'étendue, puisqu'elle ne va que jusqu'en 1286. Le tout fut imprimé, pour la première fois, à Florence, par les Giunti, en 1568, in-4°. Les éditeurs disent dans leur avertissement, qu'ils donnent cet ouvrage au public parce que l'auteur est peut-être le premier Florentin qui ait écrit, et qu'il leur a paru raisonnable de lui rendre ce que Villani (historien du siècle suivant) lui avait presque enlevé, en s'attribuant à lui-même la gloire qui était due à Malespini. Ils n'ont pas cru devoir être détournés de leur dessein par les commencements fabuleux de cette histoire, ni parce que Villani, qui avait jusqu'alors tenu le premier rang, avait raconté en partie les mêmes choses, attendu que les vrais connaisseurs aiment mieux voir les premières images des objets, que les secondes, faites d'après les premières, etc.

Je tirerai encore de la foule, par un autre motif, une chronique latine de la ville d'Asti, écrite par un auteur dont le nom n'excita peut-être pendant long-temps que peu d'intérêt; mais ce nom est devenu, dans le dernier siècle, cher aux amis des arts, des lettres, et surtout de l'art dramatique: cet auteur se nommait Alfiéri; son nom et sa patrie, dont il écrivit l'histoire, ne permettent pas de douter qu'il ne soit un des ancêtres du grand poëte dont l'Italie pleure la perte récente, et dont la France, qui eut le malheur d'éprouver sa vengeance poétique, et le malheur plus grand de la mériter, ne doit perdre aucune occasion de prononcer le nom avec regret et avec honneur [620].

[Note 620: ][ (retour) ] Depuis que ceci est écrit, les œuvres posthumes d'Alfiéri ont paru, et dans ces œuvres, un volume de satires violentes contre les rois, les grands, les petits, la classe moyenne, enfin contre tout le monde, et surtout contre les Français. Elles leur font moins de tort qu'à la gloire de l'auteur, mais elle n'ont pu me rien faire changer à ce que j'ai écrit et à ce que je pense de lui. C'est Benedetto Alfiéri, oncle du poëte et célèbre architecte, qui a rendu ce nom cher aux amis des arts.

Cette note fut écrite avant que les derniers volumes des œuvres posthumes eussent paru. La Vie d'Alfiéri, écrite par lui-même, en remplit les deux derniers volumes. Il y persiste dans cette haine aveugle et violente contre les Français, et se rend coupable particulièrement envers moi, d'un trait odieux de noirceur et d'ingratitude, pour récompense d'un très-grand service que je lui avais rendu. Je n'en laisserai pas moins subsister ici ce que j'écrivis et prononçai publiquement en 1804. Chacun a sa manière de se venger: c'est là la mienne.

Alfiéri nous ramène à la poésie par une transition naturelle. Dans les siècles précédents, en Italie, comme dans le reste de l'Europe, on n'en avait point cultivé d'autre que la poésie latine. Les poëtes latins étaient nombreux, ou plutôt presque innombrables, sans qu'il y en eût un seul qui fût véritablement poëte, ou qui écrivît réellement en latin. Mais dès la fin du douzième siècle, et dans tout le cours du treizième, la langue provençale d'abord, et ensuite la langue italienne qui venait de naître, attirèrent à elles, tous ceux qui se sentaient ou croyaient se sentir quelque talent poétique; et il n'y en eut plus que très-peu qui s'obstinassent à faire des vers latins [621]. Henri de Septimello est le plus ancien, et fut, dans son temps, le plus célèbre. Il fleurit dès le commencement de ce siècle et même à la fin du précédent. Sa naissance était obscure: il naquit de pauvres paysans à Settimello, village situé à sept milles de Florence; il se sentit cependant, dès l'enfance, du penchant pour la poésie et les lettres. Il fit d'excellentes études à Bologne; ses succès lui procurèrent des amis puissants, et ayant reçu les premiers ordres, il obtint un riche bénéfice. Ce fut la cause de sa ruine. Ce bénéfice lui occasiona un procès avec l'évêque de Florence, qui voulut le lui ôter, pour le donner à l'un de ses parents. La partie n'était pas égale: le pauvre Henri, après avoir mangé en plaidoiries tout son mince patrimoine, fut obligé de céder, resta plongé dans la misère et réduit à la mendicité [622]. Ce fut son malheur même qu'il prit pour sujet du poëme qui lui fit le plus de réputation. Il est en vers élégiaques, divisé en quatre livres, et intitulé De l'inconstance de la fortune et des consolations de la philosophie [623]. Le poëte, dans les deux premiers, se plaint de ses infortunes; dans les deux autres, à l'imitation de Boëce, il introduit la Philosophie, qui lui reproche sa faiblesse et lui apporte des consolations. Ce poëme jouit d'une telle estime, pendant la vie de l'auteur, qu'on le lisait publiquement dans les écoles. «Quels étaient donc, s'écrie avec raison Tiraboschi [624], quels étaient donc ces siècles, où tant d'honneurs étaient accordés à un versificateur aussi barbare»? Mais on revint bientôt de cette admiration: le poëme, la réputation du poëte, et même son nom, restèrent ensevelis dans quelques bibliothèques. L'ouvrage ne parut au jour que dans le dernier siècle, en 1721 [625]. Il a été réimprimé depuis avec une traduction italienne, très-estimée, que l'on ne croit postérieure que d'un siècle au poëme latin [626]; mais auprès de cette traduction, le texte original n'en paraît que plus inculte et moins digne de la réputation dont il a joui.

[Note 621: ][ (retour) ] Tiraboschi, t. IV, l. III, c. 4.