Le Menzini, dans son Art poétique, postérieur de peu d'années à celui de Boileau, a aussi attribué à Apollon l'invention du sonnet, non pour pousser à bout, mais pour soumettre à la plus forte épreuve les poëtes du plus grand génie.

Questo breve poema altrui propone
Apollo stesso, come lidia pietra
Da porre i grandi ingegni al paragone
, l. IV.

Guittone d'Arezzo, qui florissait dans le même temps que Guido Guinizzelli, et peut-être même plutôt, est un des poëtes dont la Toscane, s'honora le plus dans ce siècle. On l'appelle ordinairement Fra Guittone, parce qu'il était d'un ordre religieux et militaire qui s'est éteint [659]. Il nous reste de lui environ trente sonnets, où l'on peut en effet remarquer plus de régularité dans la forme, et du progrès dans le style. L'amour est, comme à l'ordinaire, le sujet de presque tous; la dévotion, de quelques-uns, et, dans quelques uns aussi, la dévotion et l'amour se trouvent ensemble; par exemple, s'il est arrivé à l'auteur de nier son amour pour sa dame, il espère obtenir le pardon de cette déloyauté, parce que saint Pierre avait renié Dieu tout puissant, et que cependant il a obtenu le Paradis; parce que Paul devint un saint, même après qu'il eut tué saint Etienne [660]. On reconnaît dans plusieurs de ses sonnets un goût d'harmonie, une coupe de vers, et aussi un certain tour sentimental qui n'étaient point connus avant lui, et qui sembleraient avoir servi de modèle au style de Pétrarque. Ne dirait-on pas que celui-ci serait un des sonnets de l'amant de Laure [661]?

[Note 659: ][ (retour) ] C'était l'ordre des Cavalieri Gaudenti. Son origine est funeste. Il fut institué en Langudoc, en 1208, pendant la croisade barbare contre les Albigeois. Mais quand Guitton y fut admis, la croisade était finie, et l'hérésie éteinte, c'est-à-dire, les hérétiques exterminés. L'ordre des Gaudenti, des Jouissants, fut sans doute ainsi nommé, parce qu'on y jouissait en effet de la vie, et qu'il n'imposait aucune privation. Il n'avait de sévérité que pour les preuves de noblesse. C'est le premier ordre où les dames furent admises, sous les titres de Militisse et de Cavalleresse. Giamb. Corniani, i Secoli della letter. ital. etc. t. I, p. 154.

[Note 660: ][ (retour) ]

Se di voi, donna, mi negai servente,
Pero'l mio cor da voi non fù diviso:
Che san Pietro nego'l padre potente,
E poi il fece haver del Paradiso;
E santo fece Paulo similmente
Da poi santo Stefano have' occiso
, etc.

Racolta de' Giunti, 1527. Tout le huitième livre de ce Recueil est de Fra Guittone d'Arezzo.

[Note 661: ][ (retour) ]

Già mille volte quando amor m'ha stretto,
Eo son corso per darmi ultima morte
, etc.

«Déjà mille fois pressé par l'amour, j'ai couru pour me donner la mort, ne pouvant résister à la douleur âpre et cruelle que je sens dans mon sein... Mais quand je suis prêt à m'en aller vers une autre vie, votre immense bonté me retient et me dit: Ne presse pas ta fuite prématurée: ta jeunesse et ta fidélité te le défendent; elle m'invite et me prie de rester sur la terre. J'espère donc qu'avec le temps je pourrai goûter le bonheur». En lisant surtout le texte des deux tercets, on est surpris de leur ressemblance avec quelques vers de Pétrarque:

Ma quando io son per gire all' altra vita,
Vostra immensa pietà mi tiene, e dice:
Non affrettar l'immatura partita.
La verde età, tua fideltà il disdisce;
Ed a ristar di quà mi priega, e'noita;
Sicch'eo [662] spero col tempo esser felice.

Ces tercets d'un autre sonnet y ressemblent peut-être encore davantage. [663]:

Ben forse alcun verrà doppo qualch'anno
Il qual leggendo i miei sospiri in rima,
Si dolerà della mia dura sorte.
E chi sa sei colei ch'or non mi estima
Visto con il mio mal giunto il suo danno,
Non deggia lagrimar della mia morte
?