«Le feu d'amour naît dans un noble cœur, comme la vertu cachée dans une pierre précieuse; cette vertu ne descend point des étoiles avant que le soleil ait ennobli la pierre qui doit la recevoir. Après qu'il en a tiré par la force de ses rayons ce qui était vil, les étoiles lui communiquent leur vertu; ainsi quand la nature a rendu un cœur délicat, noble et pur, la femme, comme une étoile, lui communique l'amour.

«L'amour est placé dans un cœur noble comme la flamme au sommet d'un flambleau [655]; il brille pour ce qu'il aime d'un feu clair et délicat; il ne pourrait se placer autrement, tant il a de fierté. Une nature rebelle ne peut rien contre l'amour, pas plus que l'eau contre le feu, que le froid rend plus ardent. L'amour fait son séjour dans un cœur noble, parce que ce lieu est de même nature que lui, comme le diamant dans une mine».

[Note 655: ][ (retour) ]

Amor per tal ragion sta in cor gentile
Per qual lo fuoco in cima del doppiero:
Splende a lo suo diletto, clar, sottile,
Non li staria altra guisa, tanto è fiero
, etc.

Dans la quatrième strophe le poëte perd de vue l'amour, et s'élève par d'autres comparaisons à des sujets moraux d'un autre ordre. «Le soleil frappe la fange pendant tout le jour [656]; elle reste vile, et le soleil ne perd rien de sa chaleur. L'homme plein d'orgueil dit: Je deviens noble de race; il ressemble à la fange, et la noble valeur au soleil. On ne doit pas croire qu'il y ait de la noblesse sans courage, même dans la dignité d'un roi, si la vertu ne lui donne pas un noble cœur. Il ressemble à l'eau qui réfléchit des rayons; mais le ciel retient ses étoiles et sa splendeur».

[Note 656: ][ (retour) ]

Fere lo sol lo fango tutto il giorno,
Vile riman; ne'l sol perde colore.
Dice huomo alter: nobil per schiatta torno;
Lui sembra'l fango, e'l sol gentil valore.
Che non dè dare huom fè
Che grandezza sia fuor di coraggio
In degnità di Rè,
Se da vertute non ha gentil core.
Com' aigua porta raggio,
E'l ciel ritien le stelle e lo splendore
.

Voilà sans doute un entassement de figures et de comparaisons fatigant et de mauvais goût; mais voilà aussi des pensées nobles, des images vives, une élévation et une force qui dans aucun siècle ne sont communes, et qui, rendues comme elles le sont dans l'original, en strophes de dix vers assez harmonieux et dans un style qui a déjà beaucoup perdu de sa rudesse, doivent paraître fort surprenantes dans un poëte du treizième siècle.

La première forme de ces odes ou canzoni était comme on l'a vu, empruntée des Provençaux; à leur exemple, les poëtes italiens avaient, dès l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux de rimes et de mesures de vers; elles étaient dès lors telles à peu près qu'elles sont restées depuis. Il n'en était pas ainsi du sonnet, né sicilien, et qui, au commencement de ce siècle, était encore dans une sorte d'enfance. Les plus anciens poëtes siciliens et italiens avaient d'abord donné ce titre à une espèce particulière de poésie qui varia selon leur caprice. Les uns y employaient deux quatrains suivis de deux tercets; les autres, sous le nom de sonnets doubles, doppii ou rinterzati, mettaient deux strophes de six vers, ou une seule de douze, et ensuite deux autres de six, de cinq ou de quatre vers [657]. Il paraît constant que ce fut Guittone d'Arezzo qui leur donna des formes plus fixes, et qui enchaîna par des lois plus sévères la liberté dont les poëtes avaient joui jusqu'alors. C'est à lui et non pas aux rimeurs français, qu'Apollon dicta ces rigoureuses lois, que Boileau, en se trompant sur ce point de fait, a exprimées en si beaux vers [658].

[Note 657: ][ (retour) ] Voy. sur ces formes irrégulières du sonnet, à son origine, Fr. Redi, Annotazioni al Ditirambo, édit. de Florence, 1685, in-4. p. 99--109.

[Note 658: ][ (retour) ]

On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre (Apollon)
Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois,
Inventa du sonnet les rigoureuses lois;
Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille,
La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille,
Et qu'ensuite six vers, artistement rangés,
Fussent en deux tercets par le sens partagés.