La canzone de Guido Cavalcanti, sur la nature de l'amour, où il paraît avoir voulu rassembler et professer, pour ainsi dire, tout ce que la doctrine de cette passion avait de plus abstrait [675], eut alors tant de célébrité que plusieurs beaux esprits de son temps l'enrichirent de commentaires. Elles en aurait un peu moins aujourd'hui. C'est une espèce de traité métaphysique. L'auteur en propose le sujet dans une strophe, et le développe méthodiquement dans les quatre autres. Ce sont des définitions et des divisions subtiles, énoncées en termes qui sont plutôt de la langue de l'école que de celle de l'amour [676]. C'est une thèse, si l'on veut, et qui méritait, tout autant que bien d'autres, le baccalaureat, ou même le doctorat; mais ce n'est ni du sentiment, ni de la poésie: et comment se passer de l'un et de l'autre, quand on parle d'amour en vers? Si j'en juge par deux des commentaires qui furent faits sur cette pièce, l'un par le cardinal Egidio Colonna, qu'on appelait de son temps le Prince des Théologiens [677]; l'autre par le chevalier Paolo del Rosso; il s'en fallut beaucoup que la pièce en devînt plus claire. Elle l'était si peu, qu'il resta indécis si l'auteur y traitait de l'amour naturel ou de l'amour platonique. Philippe Villani, dans sa Vie de Guido [678], est de la première opinion, tandis que Marsile Ficin est de la seconde [679].

[Note 675: ][ (retour) ] Elle commence par ces vers:

Donna mi priega; perch'io voglio dire
D'uno accidente che sovente è fero,
Ed è si altero ch' è chiamato amore
.

[Note 676: ][ (retour) ]

Vien da veduta forma, che s'intende,
Che prende nel possibile intelletto,
Come in suggetto, luoco e dimoranza.
In quella parte mai non ha posanza
Perchè da qualitate non discende
, etc.

C'est sur ce ton que la pièce entière est écrite, et c'est encore là un des endroits les moins obscurs.

[Note 677: ][ (retour) ] Mazzuchelli, Vite d'uomini illustri fiorentini, note 9, sur la vie de Guido Cavalcanti.

[Note 678: ][ (retour) ] C'est la vingt-neuvième et dernière de ses Vite d'uomini illustri fiorentini, traduites et publiées par le comte Mazzuchelli, et citées plusieurs fois dans ce chapitre.

[Note 679: ][ (retour) ] Dans son Commentaire sur le Convito du Dante.

La Toscane eut, dans ce même temps, plusieurs autres poëtes, tels que les deux Buonagiunta, l'un séculier, l'autre moine [680]; Guido Orlandi, Chiaro Davanzati, Salvino Doni, d'autres encore, parmi lesquels il faut distinguer Dante da Majano, si cher à sa Nina sicilienne. C'est le dernier sur lequel nous nous arrêterons. On nous a conservé un livre entier de ses poésies [681]; quarante sonnets, cinq ballades et trois grandes canzoni, ne permettent pas de ne faire que le nommer; mais on serait embarrassé pour trouver dans tant de pièces de quoi justifier la réputation que l'auteur paraît avoir eue pendant sa vie, et le tendre enthousiasme de Nina.

[Note 680: ][ (retour) ] Le séculier était de Lucques, et son nom de famille était Urbicciani; Buonagiunta Urbicciani da Lucca.

[Note 681: ][ (retour) ] Le septième du Recueil de 1527.

Dans ces poésies, toutes amoureuses, on sent toujours l'effort et le travail, presque jamais le génie poétique ni l'amour. Son premier sonnet annonce le projet de chanter pour prouver son savoir faire [682]; c'est plutôt montrer, dès le début, qu'il en manquait absolument. La plupart de ses sonnets ne contiennent que des éloges communs ou exagérés de sa dame, des plaintes de ce qu'il souffre, des prières d'avoir pitié de ses maux; des comparaisons qu'il fait d'elle avec les fleurs, les roses, avec des peintures brillantes, et quelquefois aussi des comparaisons historiques: il l'aime plus que Pâris n'aima Hélène [683]; ou bien elle surpasse Iseult et Blanchefleur [684]. La fée Morgane était alors en si grande réputation de beauté, comme nous l'avons déjà pu voir, que notre auteur en fait un adjectif, et appelle Gola morganata le cou de sa maîtresse [685]. Nous avons aussi vu, sans pouvoir le comprendre, la panthère figurer, pour la bonne odeur qu'elle exhale, dans des comparaisons galantes; la voici employée dans un sonnet, pour la lumière qu'elle répand: «Noble panthère, dit le poëte à celle qu'il aime, quand je pense à votre lumière qui m'a élevé si haut que je suis véritablement monté dans les airs, et que je porte la lumière du monde et l'astre du jour [686]»! Exagérations hyperboliques avec lesquelles il est impossible de voir le rapport que peut avoir une panthère. Quelquefois cependant il y a de la délicatesse dans les sentiments et dans les expressions: «Je ne vous demande pas autre chose, dit-il à la fin d'un sonnet, si non qu'il ne vous soit pas désagréable que je vous aime et que je vous sois fidèle: je craindrais d'en demander davantage; mais c'est faire un double don à celui qui est dans le besoin que de lui donner sans qu'il demande [687]».