[Note 718: ][ (retour) ] Gio. Villani, Istor., l. IX, c. 124.
Il étudiait et travaillait beaucoup, parlait peu, mais ses réponses étaient pleines de sens et de finesse. Il se plaisait dans la solitude, loin des conversations communes, sans cesse appliqué à augmenter ses connaissances et à perfectionner son talent; il était sujet à des distractions fréquentes, surtout lorsqu'il était occupé de quelque étude. À Sienne, étant entré dans la boutique d'un apothicaire, il y trouva un livre qu'il cherchait depuis long-temps. Il se mit à le lire, appuyé sur un banc qui était devant la boutique, et avec une telle attention, qu'il resta immobile à la même place depuis midi jusqu'au soir. Il ne s'aperçut même pas du grand bruit et du mouvement occasionés par le cortège d'une noce, ou, selon Boccace, d'une fête publique, qui vint à passer dans la rue.
Il est difficile, dans l'éloignement où nous sommes, de prononcer entre sa patrie et lui. Il est certain qu'il l'aima passionnément, qu'il la servit de toutes ses facultés et au risque de sa vie; il l'est encore qu'il en fut banni injustement, et pour avoir voulu la soustraire au joug d'un prince étranger. Le reste doit être mis sur le compte des passions et des ressentiments dont les esprits les plus sages, dans de pareilles circonstances, savent si rarement se garantir.
Doué d'un génie vaste, d'un esprit pénétrant et d'une imagination ardente, il joignit à des connaissances étendues une vivacité de pensées, une profondeur de sentiment, un art d'employer d'une manière neuve des expressions communes, et d'en inventer de nouvelles, un talent de peindre et d'imiter, un style serré, vigoureux, sublime, qui, malgré les défauts qu'on ne doit imputer qu'au temps où il vécut, lui ont toujours conservé la place que lui décerna l'admiration de son siècle. L'ouvrage qui la lui a donnée mérite une attention ou plutôt une étude particulière: je parlerai d'abord de ses autres productions. Elles sont bien inférieures sans doute; mais rien de ce qui est sorti d'un génie de cet ordre n'est indiffèrent pour l'histoire des lettres.
Le Recueil des poésies du Dante ou de ses rimes [719] est composé, selon l'usage, de sonnets et de Canzoni. Les sonnets n'ont en général rien de bien remarquable; on peut tout au plus en distinguer deux ou trois. Dans l'un il s'adresse à ses poésies elles-mêmes [720]; il paraît désavouer un sonnet qui lui était attribué; il les engage à ne le pas reconnaître pour leur frère, à se rendre auprès de sa dame, et à lui dire: «Nous venons vous recommander celui qui se plaint, en répétant sans cesse: où est celle que mes yeux désirent»? dans l'autre il est brouillé avec sa maîtresse: il maudit le jour où il a vu pour la première fois ses traîtres yeux, et l'instant où elle est venue tirer son âme hors de lui [721]; il maudit l'amoureuse lime qui a poli les vers qu'il a rimés pour elle, et qui la rendent à jamais célèbre dans le monde; il maudit enfin son âme endurcie, qui s'obstine à garder en elle ce qui le tue, etc. L'expression dans ce sonnet n'est pas toujours naturelle, il s'en faut bien; mais le mouvement est passionné, c'est beaucoup; dans les poëtes italiens, souvent la passion est vraie, même quand l'expression ne l'est pas.
[Note 719: ][ (retour) ] Elles remplissent les trois premiers livres du Recueil des Sonetti e canzoni di diversi antichi autori Toscani. Venise, Giunti, 1527. On les trouve aussi dans les éditions complètes du Dante, Venise, Pasquali, 1741, in-8°. pic., Venise, Zatta, 1757 et 1758, in-4°. gr., etc.
O dolci rime che parlando andate
Della donna gentil que l'altre onora, etc.
Io maladico il dì ch'io vidi imprima
La luce de' vostri occhi traditori.J'ai rendu littéralement ces deux vers; mais c'est ce que je n'ai pu ni voulu faire des deux suivants:
E'l punto che veniste sulla cima
Del core, a trarne l'anima di fori.
Le mérite particulier des canzoni du Dante, c'est une force, une élévation jusqu'alors peu connues: elles sont d'un philosophe autant que d'un poëte: on y apperçoit un style plus ferme, des pensées plus grandes et plus claires, plus d'images, de comparaisons, en un mot de poésie, que dans les vers de ses contemporains; et quand il n'eût pas fait sa Divina Commedia, il serait encore au premier rang parmi les poëtes du même âge. Ce n'est pas que dans sa manière de traiter l'amour, il ne se perde quelquefois comme eux en jeux d'esprit et en vaine recherche d'expressions; il s'étend avec complaisance sur des détails que le goût doit abréger; mais le goût n'était pas né encore. Par exemple, c'est dans une canzone de cinq grandes strophes, chacune de dix-sept vers, qu'il fait le portrait de la beauté qu'il aime. La première strophe est toute entière sur les cheveux [722], la seconde sur la bouche, le front, le regard, les dents, le nez, les cils des yeux [723]; son penser se fixe surtout sur cette belle bouche, et lui en dit de si belles choses, qu'il n'a rien au monde qu'il ne donnât pour qu'elle voulût bien lui dire un oui [724]. Toute la troisième est sur le cou. Ici le poëte donne à ses abstractions platoniques une direction moins idéale, et tant soit peu matérielle. Son penser, qui l'enlève toujours à lui-même, lui dit que ce serait un grand plaisir que de tenir ce cou, de le serrer et d'y imprimer un petit signe. Ce même penser ajoute, en l'avertissant d'écouter avec attention: «Si les parties extérieures sont si belles, que doivent paraître celles qui sont couvertes et cachées? Ce sont les beaux effets que produisent dans le ciel le soleil et les autres astres, qui font croire que c'est là qu'est le Paradis; de même, si tu y regardes bien, tu dois penser que tous les plaisirs de la terre se trouvent dans ce que tu ne peux voir [725]». Dans la quatrième strophe ce sont les bras, les mains, les doigts; et son penser lui dit encore: «Si tu étais entre ces bras, dans ce lieu où ils se partagent, tu goûterais un tel plaisir que je ne puis rien imaginer qui l'égale [726]». La taille, la démarche et le maintien sont le sujet de la cinquième. Nous n'aimerions pas en français qu'un poëte comparât sa maîtresse à un beau paon, et encore moins qu'il la peignît droite comme une grue [727]; mais il faut avoir égard à la différence des langues et à celle des temps.
Io miro i crespi e gli biondi capegli,
De' quali ha fato per me rete amore, etc.Et notez que ce sont des strophes de dix-sept vers, tous de onze syllabes, à l'exception de deux seuls vers de sept.