La poésie morale des Arabes est célèbre, ainsi que leur esprit naturellement sentencieux. Ils ont un grand nombre de vers qui renferment des pensées qu'ils aiment à citer à tout propos; et ils ne s'y livrent pas moins que dans les autres genres aux écarts de l'imagination et aux bizarreries du style. «Le cours de cette vie, dit un poëte, ressemble à une mer profonde, remplie de crocodiles; qu'ils sont tranquilles, les hommes assez sages pour demeurer sur le bord [379]! La vie humaine, dit un autre, n'est qu'une ivresse; ce qu'elle a d'agréable s'évapore promptement, et la crapule reste» [380]. Quelquefois ce ne sont que des espèces de proverbes, quelquefois ils ont plus d'étendue, et ce sont de petits poëmes remplis d'esprit, d'images, d'oppositions inattendues. Le génie des Persans diffère encore ici de celui des Arabes. On connaît assez les belles fables de Sadi, et son Gulistan ou Jardin des roses, où il les a en effet semées comme des fleurs. Il est le premier des poëtes dans ce genre, mais il n'est pas le seul, et les muses persannes ne sont pas moins fertiles en leçons de sagesse que de plaisir.

[Note 379: ][ (retour) ] William Jones, ibid., cap. 15, p. 276.

[Note 380: ][ (retour) ] William Jones, ibid., cap. 15, p. 276.

Les deux peuples excèlent également dans un autre genre, qui est le panégyrique ou l'éloge. Leur usage est de commencer leurs grands poëmes par louer Dieu, sa bonté, sa miséricorde, sa puissance; ensuite le prophète et sa famille; enfin ils élèvent aux nues les vertus de leur roi et des grands de sa cour: vertueux ou non, c'est une étiquette poétique qu'ils ne manquent point de suivre [383]. Mais ils ont aussi des morceaux qui ont d'autre objet que la louange, et ce sont ceux où ils entassent avec le plus de profusion les idées gigantesques, les exagérations, nous dirions presque, nous autres occidentaux, les folies. Quel autre nom donner, par exemple, à ce trait d'un poëte, non pas Arabe, ni Persan, mais Indien, soit que les Indiens aient pris ce goût des Persans, ou que les Persans l'aient pris chez eux, et l'aient reporté chez les Arabes, ou plutôt qu'il soit commun à tous les peuples de l'Orient. Ce poëte, pour louer un prince distingué par son savoir autant que par sa dignité, lui dit en vers boursoufflés: «Dès que tu presses les flancs de ton coursier rapide, la terre s'agite et tremble; et les huit éléphants, ces vastes soutiens du monde, se courbent sous un si noble poids». Notre médecin voyageur Bernier, homme aussi enjoué que savant, se trouvait à cette audience, et conservant son caractère français, il dit à l'oreille du prince: «Gardez-vous bien, seigneur, de monter trop souvent à cheval: vos pauvres peuples souffriraient trop de si fréquents tremblements de terre». Le prince entendit la plaisanterie, et y répondit comme aurait fait un Français même: C'est pour cela, dit-il à Bernier, que je vais presque toujours en palanquin [384].

[Note 383: ][ (retour) ] Ac deinceps regis atque optimatum virtutes, seu veras, sive adulationis causâ fictas, immortalitati commendant. Id. ib. cap. 16, p. 306.

[Note 384: ][ (retour) ] Bernier rapporte lui-même ce trait dans sa Description des états du Grand-Mogol.

Les Arabes et les Persans se dédommagent en quelque sorte de leurs adulations poétiques par des satyres violentes; on pourrait plutôt les nommer des invectives que des satyres. C'est un guerrier que le poëte accuse d'être lâche; c'est un homme puissant à qui il reproche d'être injuste, ou même un roi qu'il taxe de vices honteux. Dans le poëme arabe des Amours d'Antara et d'Abla [385], on trouve, dès le commencement, une satyre mordante que les orientalistes admirent [386]. Les esclaves d'Abla l'adressent, en chantant, à Almarah, qui aime aussi leur maîtresse, et veut supplanter Antara. «Almarah! renonce à l'amour des jeunes vierges; cesse de te présenter aux yeux de la beauté. Tu ne sais pas repousser l'ennemi; tu n'es pas un brave cavalier au jour du combat. Ne désire pas de voir Abla: tu verras plutôt le lion de la vallée qui répand la terreur. Ni les brillantes épées, ni les noires lances poussées avec force ne peuvent approcher d'elle. Abla est une jeune chevrette qui prend le lion à la chasse avec ses yeux languissants. Mais toi, tu ne t'occupes que de ton amour pour elle, et tu remplis tous ces lieux de tes plaintes. Cesse de la poursuivre avec importunité, ou Antara versera sur toi la coupe de la mort. Tu ne te lasses point de la chercher: tu te présentes couvert d'armes par-dessus tes riches habits. Les jeunes filles rient de toi, comme à l'envi; l'écho des collines et des vallées leur répond: tu es devenu la fable de tous ceux qui les écoutent, et leur jouet soir et matin. Tu reviens à nous avec des habits plus magnifiques; elles redoublent leurs ris et leurs plaisanteries. Si tu t'approches encore, il viendra le lion que craignent les lions de la vallée: il ne te laissera pour ton partage que la haine, et tu retourneras couvert de mépris, etc.».

[Note 385: ][ (retour) ] Antara était guerrier et poëte; c'est de lui qu'était la cinquième des sept idylles affichées au temple de la Mecque. Abla était la fille d'un roi, la plus belle qu'on eût jamais vue, qu'il aimait éperdument.

[Note 386: ][ (retour) ] William Jones, ch. 17, p. 325 et 326.

Le même Ferdoussy, célèbre par son grand poëme historique, s'est aussi distingué parmi les satyriques persans. C'est par ordre de son roi Mahmoud, qu'il avait composé ce poëme; il y employa trente années, et il en attendait de grandes récompenses. Mais ce Mahmoud, surnommé le Gaznevide, grand roi, grand homme de guerre, le premier pour qui fut inventé le titre de sultan, était un homme sans goût et excessivement avare. Fils d'un esclave, il conservait des inclinations moins conformes à son rang qu'à sa naissance; il écouta des ennemis du poëte. Bref, il ne lui donna rien, ou si peu de chose, que c'était plutôt une marque de mépris que de munificence. Le poëte irrité ne put contenir sa colère; elle lui dicta, contre le sultan, une virulente satyre qu'il lui fit remettre cachetée, mais après avoir pris la précaution de se sauver à Bagdad. «La chose la plus vile, dit-il, est meilleure qu'un pareil roi qui n'a ni piété, ni religion, ni mœurs. Mahmoud n'a point d'intelligence, puisque son âme est ennemie de la libéralité. Le fils d'un esclave a beau être père de plusieurs princes, il ne peut agir comme un homme libre. Vouloir agrandir, par des éloges, la tête étroite des méchants, c'est jeter de la poudre dans ses yeux, ou réchauffer dans son sein un serpent. «Ici il entasse les figures pour dire qu'un arbre, dont les fruits sont d'une espèce amère, quand même il serait transplanté dans le jardin du Paradis pour y recevoir une culture miraculeuse et toute céleste, ne donnerait pourtant à la fin que des fruits amers; qu'un œuf de corneille, quand il serait placé sous le paon du jardin des cieux, ne produirait jamais qu'une corneille; que la vipère qu'on a trouvée dans un chemin, on a beau la nourrir de fleurs et lui donner tout ce qu'il lui plaît, elle n'en vaudra pas mieux, et n'en finira pas moins par piquer et empoisonner son bienfaiteur; que si un jardinier prend le petit d'un hibou, et le couche pendant la nuit sur un lit de roses et d'hyacinthes, l'oiseau, dès le point du jour, ne s'enfuira pas moins dans un trou» [387]. Il faut convenir que ce n'est pas là tout-à-fait la satyre d'Horace ni celle de Boileau.