Cela prouve bien que Frédéric savait conserver, au milieu des ravages et des désastres de la guerre, beaucoup de politesse et de liberté d'esprit; mais nous n'avons de lui que cet impromptu, et ce n'est pas assez pour le mettre au rang des poëtes.

Le plus ancien Troubadour, dont il nous soit resté des ouvrages, est un prince; c'est Guillaume IX, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, mort en 1127. On compte parmi eux un roi d'Angleterre, Richard Ier; deux rois d'Aragon, Alphonse II et Pierre III; un roi de Sicile, Frédéric III; un dauphin d'Auvergne, un comte de Foix [435], un prince d'Orange [436], etc. Ces poëtes couronnés qui figurèrent dans les événements publics de leur siècle, offrent quelquefois dans leurs poésies des circonstances qui ont échappé à l'histoire. Le premier de tous, cependant, Guillaume IX, ne paraît guère dans les siennes que comme un franc Troubadour, et s'y montre tel qu'il fut dans sa vie licencieuse et déréglée. Ce qui ne l'empêcha point de partir pour la Terre-Sainte, où l'on dit que, malgré les fatigues et les dangers d'une croisade malheureuse, son humeur gaie et même un peu bouffonne ne l'abandonna pas [437].

[Note 435: ][ (retour) ] Roger Bernard III. Voyez Millot, t. II, p. 470.

[Note 436: ][ (retour) ] Guillaume de Baux. Voyez idem, t. III, p. 52.

[Note 437: ][ (retour) ] Voyez Crescimbeni, Giunta alle vite de' poeti provenzali, où il le nomme Guillaume VIII; et Millot, t. I, p. i.

On sait assez quels malheurs éprouvèrent le courage bouillant de cet autre croisé célèbre, Richard, surnommé Cœur-de-Lion [438]. Dans la prison où il fut jeté à son retour, il se consola par un sirvente (sorte de poésie satirique), où il n'épargne pas les amis froids qui le laissaient languir dans cette dure captivité [439]. Dans une autre pièce du même genre, composée plusieurs années après qu'il eut recouvré sa liberté, il reproche au dauphin d'Auvergne et au comte Gui, son cousin, de ne se pas déclarer pour lui contre le roi Philippe Auguste, comme ils l'avaient fait une autre fois [440]. Mais en attaquant le dauphin d'Auvergne, il provoquait un de ses rivaux en poésie, plus exercé que lui à ce genre de combats. Le dauphin ne manqua pas de répondre. Son sirvente est assaisonné de plaisanteries assez fines, et qui ne durent pas être sans amertume pour le poëte roi. Tout cela était de bonne guerre, et fournit sur les mœurs de ce siècle, sur le ton de franchise et de liberté qu'un simple seigneur pouvait se permettre avec un roi, quand il ne voyait pas en lui son suzerain, des traits qui ne sont pas indifférents pour l'histoire [441].

[Note 438: ][ (retour) ] Voyez Crescimbeni, Vie XLI; Millot, t. I, p. 54.

[Note 439: ][ (retour) ] Le premier vers de ce sirvente est:

Ja nus hom pris non dira sa raison.

Le roi dit dans une autre couplet:

Or sachan ben mos homs e mos barons
Anglez, Normans, Peytavins e Gascons
Qu'yeu non ay ia si povre compagnon
Que per aver lou laissesse' en prison.

Ce langage est plus français que provençal; et l'on voit que Richard était plutôt un Trouvère qu'un Troubadour.

[Note 440: ][ (retour) ] Ils n'y avaient gagné que le ravage de leurs terres, Richard les ayant abandonnés, et eux n'étant pas assez forts pour résister seuls au roi de France.

[Note 441: ][ (retour) ] Voyez, sur le dauphin d'Auvergne, Crescimbeni, Giunta alle Vite, etc.; Millot, t. I, p. 303.