«Grâce aux exagérations des Troubadours je puis louer madame autant qu'elle en est digne, je puis dire impunément qu'elle est la plus belle dame de l'univers. S'ils n'avaient pas cent fois prodigué cet éloge à qui ne le méritait point, je n'oserais le donner à celle que j'aime: ce serait la nommer».
Quelquefois une tendresse naïve y est revêtue d'une expression piquante, comme dans cette pièce intitulée demi-chanson: «On veut savoir pourquoi je fais une demi-chanson, c'est que je n'ai qu'un demi sujet de chanter. Il n'y a d'amour que de ma part; la dame que j'aime ne veut pas m'aimer; mais au défaut des oui qu'elle me refuse, je prendrai les non qu'elle me prodigue. Espérer auprès d'elle vaut mieux que jouir avec toute autre [470]».
[Note 470: ][ (retour) ] Id. ibid., p. 393. Cette pièce est de Bertrand d'Allamanon. V. Nostradamus, Vie. LI; Crescembeni, idem.; Millot, tom. I, p. 390. Quelques manuscrits l'attribuent à Pierre Bermon Ricas Novas. Voici le premier couplet:
Pus que tug volon saber
Per que fas mieia chanso,
Ieu lur en dirai lo uer
Quar l'ai de mieia razo,
Perque dey mon chan mieiadar
Quar tals am que no'm uol amar,
Et pus d'amor non ai mas la meytatz
Ben deu esser totz mos chans meitadatz.
Sans connaître, selon toute apparence, les poëtes ni grecs ni latins, ni par conséquent l'emploi qu'ils faisaient dans quelques genres de poésie d'un vers intercallaire qui revenait en forme de refrain, quelques Troubadours employèrent ce retour périodique d'un vers à la fin de toutes les strophes d'une chanson; c'est ce qu'on appela ensuite ballade, parce que les chansons qui accompagnaient la danse s'emparèrent de cette forme; genre que les Italiens crurent avoir inventé, mais qu'ils avaient emprunté des Provençaux. Telle est cette agréable chanson de Sordel [471], dont les cinq couplets finissent par le vers qui la commence.
[Note 471: ][ (retour) ] Ce poëte était italien et né à Mantoue; mais ce fut principalement par ses poésies provençales, qu'il se rendit célèbre, et il est compté parmi les principaux Troubadours. Nostradamus, Vie XLVI; Crescimbeni, idem; Millot, t. II, P. 79.
«Hélas à quoi me servent mes jeux [472], s'ils ne voient pas celle que je désire, maintenant que la saison se renouvelle et que la nature se pare de fleurs? Mais puisque celle qui est la dame de mes plaisirs m'en prie, et qu'il lui déplaît que je chante des airs plaintifs, je ne chanterai plus que d'amour. Cependant je meurs, tant je l'aime de bonne foi, et tant je vois peu celle que j'adore. Hélas! à quoi me servent mes yeux? Ce même vers se répète à la fin des quatre autres couplets.
Aylas e que'm fan miey huelh?
Quar no uezon so quieu auelh,
Er quan renouella e gensa
Estius ab fuelh et ab flor.
Pus mi fai precx n'il agensa
Qu'ieu chantan lais de dolor
Silh qu'es domna de plazenza,
Chanterai si tot d'amor:
Muer, quar l'am tant ses falhensa,
E pauc uey lieys qu'ieu azor,
Aylas e que'm fan miey huelh?
Quelquefois ces poëtes, qui ne connaissaient ni Anacréon ni les autres anciens, donnaient à leurs inventions galantes un tour digne des anciens et d'Anacréon lui-même. C'est ainsi que Pierre d'Auvergne prend pour interprète un rossignol qui se rend auprès de sa belle, lui parle en son nom, et lui rapporte la réponse [473]; mais on pourrait reconnaître ici le goût oriental et l'imitation des poëtes arabes, qui eurent tant d'influence sur le génie des Provençaux.
On trouve aussi dans leurs poésies galantes des traits originaux qui peignent les mœurs guerrières de leur temps, comme ce serment qui termine les divers couplets de la chanson d'un chevalier [474].
[Note 473: ][ (retour) ] Millot, t. II, p. 16.