[Note 474: ][ (retour) ] Bertrand de Born, l'un des plus braves chevaliers et des plus illustres Troubadours du douzième siècle, et dont Nostradamus ne parle pas. Voyez Millot, t. I, p. 210.

Al premier get perdieu mon esparvier
O'l m'aucion al poing falcon lainier,
E porton l'en qu'il lor veia plumar,
S'ieu non am mais de vos lo cossirier
Que de nuill outra aver mon desirier
Que'm don s'amor ni' m reteigna al colgar
.
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Escut a col cavalch'ieu ab tempier
E port sailat capairon traversier
E renhas breus qu'on non posca alongar
Et estrepeus lonc cuval bas trotier
Et a l'ostal truep irat lo stalier
Si no' us menti qui us o anet comtar.
..............................................
E failla 'm vens quam serai sobre mar,
E'n cort de Rey mi batan li portier
Et encocha fassa 'l fugir primier,
Si na' us menti qui us o anet comtar
.

«Qu'au premier vol je perde mon épervier; que des faucons me l'enlèvent sur le poing et le plument à mes yeux, si je n'aime mieux rêver à vous que d'être aimé de toute autre et d'en obtenir les faveurs!... Que je sois à cheval, le bouclier au cou, pendant l'orage; que l'eau traverse mon casque et mon chaperon; que mes rênes trop courtes ne puissent s'alonger; qu'a l'auberge je trouve l'hôte de mauvaise humeur, si celui qui m'accuse auprès de vous n'en a pas menti!... Que le vent me manque en mer; que je sois battu par les portiers quand j'irai à la cour du roi; qu'au combat je sois le premier à fuir, si ce médisant n'est pas un imposteur, etc.»!

Ces chants d'amour étaient de plusieurs espèces, la plupart d'invention provençale, et qui, nés parmi les Troubadours, reçurent d'eux leurs noms et leurs différents caractères. Ils donnèrent d'abord le simple titre de vers à presque toutes leurs pièces. On attribue à Giraut de Borneil, qui florissait au commencement du treizième siècle, l'honneur d'y avoir substitué le premier le titre de chanson, ou, en provençal, canzo et canzos, qui signifiait poésie chantée, comme l'ode des Grecs. Les formes de ces chansons étaient extrêmement variées. Les Italiens dans leurs canzoni imitèrent de préférence celles dont les strophes se composaient d'un plus grand nombre de vers; ils les imitèrent d'abord et les perfectionnèrent ensuite.

Les Provençaux appelèrent sonnets des pièces dont le chant était accompagné du son des instruments; ce mot n'indiquait aucune forme, aucune combinaison particulière dans les strophes. Nous verrons dans la suite que les sonnets italiens n'y ressemblaient que par le titre; qu'ils en différaient par le nombre fixe des vers, par leur distribution, par l'entrelacement des rimes; qu'enfin le sonnet, tel qu'il est dans Pétrarque et dans les autres lyriques, est, au titre près, une invention toute italienne. Les Troubadours donnaient quelquefois le titre de coblas aux strophes de leurs chansons, sans qu'il paraisse que ces strophes eussent pour cela rien de particulier [475]. C'est de ce mot que les Italiens ont fait le mot cobola ou cobbola, ancienne forme de poésie aussi divisée par strophes, et que nous avons fait le mot couplets.

[Note 475: ][ (retour) ] On trouve, par exemple, dans les manuscrits provençaux, deux strophes ainsi intitulées, So son II coblas que fas R. Gaucelm de'l senhor Dusell (d'Usez) que avia nom aissy com elh R. Gaucel. «Ici sont deux couplets (coblas), que fit Raimond Gaucelm sur le seigneur d'Usez, qui se nommait Raimond Gaucelm comme lui». Soit que les Provençaux eussent donné ce mot aux Espagnols, soit qu'ils l'eussent emprunté d'eux, on le trouve avec une légère altération dans la poésie espagnole. On y appelle copla toute espèce de combinaison métrique; et l'on donne à ce mot, pour étymologie, le mot latin copulare ou adcopulare rhythmos. (Essai sur la poésie espagnole, p. 41.)

Les albas et les serenas étaient des chansons dans lesquelles un amant exprimait ou l'attente de l'aube du jour, ou l'effet que produisait en lui le retour du soir. Il avait soin de ramener en refrain à chaque couplet ou strophe, dans l'une le mot alba, aube, et dans l'autre el sers, le soir [476]. La retroencha consistait aussi dans un refrain qui se répétait à la fin de chaque strophe [477]. La redonda était une des formes de chanson la plus travaillée, une de celles où les rimes se renversaient d'une strophe à l'autre dans l'ordre le plus gênant et le plus singulier [478].

[Note 476: ][ (retour) ] Voici une alba de Giraut Riquier;

Al plazen

Pessamen [A]

Amoros

Ai cozen [B]

Mal talen

Cossiros

Tan qu'el ser non puese durmir

Ans torney e vuelf e vir (je me tourne et retourne)

E dezir

Vezer l'alba.

Toutes les strophes finissent par ce dernier vers.

E dizia sospiran:
Iorns, ben creyssetz a mon dan,

E'l sers

Aussi me'ssos lonc espers.

C'est-à-dire, ou à peu près:

Et je disais en soupirant:
O jour! tu crois pour mon tourment,

Et le soir

Je meurs d'un si long espoir.

On trouve dans cette serena ces deux vers pleins de sentiment et de naïveté:

Nulhs hom non era de latz
A l'aman que sa dolor
.
Le pauvre amant n'a personne
Près de lui que sa douleur.

[Note A: ][ (retour) ] Pensée, ou, comme on disait en vieux français, pensement, en italien et en espagnol, pensamento et pensamiento.

[Note B: ][ (retour) ] Cocente, cuisant.

serena du même poëte, les quatre derniers vers de la strophe qui servent de refrain, ont bien le caractère mélancolique de ce genre de poésie: