[Note 477: ][ (retour) ] Telle est une retroencha de Jean Estève, en six couplets, d'un singulier entrelacement de mesures et de rimes qu'il serait trop long d'expliquer, et finissant tous par ces deux vers:

Ben dey chantar gayamen
Pus ay tan gay iauzimen
.

[Note 478: ][ (retour) ] J'en trouve une de Giraut Riquier, dont les strophes sont de douze vers, sur trois seules rimes féminines entremêlées. Deux de ces rimes sont conservées dans la seconde strophe; la troisième rime disparaît et fait place à une nouvelle rime, aussi féminine: ainsi de suite dans toutes les autres strophes. De plus, le premier vers de chaque strophe prend la rime du dernier de la strophe précédente; le second celle du pénultième, et la nouvelle rime est toujours au troisième vers. Je n'ai trouvé qu'un exemple de cette forme de chanson dans les manuscrits, non plus que du Breu double ou au bref double, dont je ne sache pas que personne ait parlé. Celui-ci consiste en strophes de quatre vers masculins de dix syllabes à rimes croisées, suivis d'un vers féminin de six. Il n'a que trois strophes, toutes sur les mêmes rimes; et c'est peut-être cette brièveté et cette répétition, ou ce redoublement de rimes, qui l'avait fait appeler breu ou bref double. Cette chanson est encore de Giraut Riquier, l'un de nos Troubadours qui paraît avoir été le plus fécond en petites recherches de ce genre.

Le descort ou descors a été mal défini par tous ceux qui ont écrit sur la poésie provençale, Crescimbeni, dans ses giunte ou additions aux vies des poëtes provençeaux, avait d'abord cru que ce mot signifiait brouillerie, querelle, discordi, sdegni comme notre vieux mot français discord. Il attribua ensuite ce titre à la musique, et entendit par descors une différence de sons [479] L'abbé Millot a adopté cette explication. Voici, je crois, la véritable. On a vu que le plus souvent tous les couplets d'une chanson provençale étaient sur les mêmes rimes que le premier. Cette loi, empruntée de la poésie arabe, était tellement générale qu'il fallut un titre particulier pour annoncer au commencement d'une pièce que les différents couplets ou strophes étaient sur des rimes différentes, que les vers de chaque strophe ne s'accordaient point, qu'ils discordaient en quelque sorte avec les vers correspondants des autres strophes, et c'est tout simplement ce que signifie le mot descors. Quelquefois la discordance allait plus loin; à chacune des strophes, la mesure des vers était différente, ainsi que les rimes, et c'était seulement alors que la musique devait aussi changer à chaque strophe [480].

[Note 479: ][ (retour) ] C'est en interprétant mal un article d'un Glossaire manuscrit provençal-latin de la bibliothèque Laurentienne à Florence, que Crescimbeni a fait cette seconde faute. Le Glossaire dit: Descors, discordes, discordia; V. Cantilena habeus sonos diversos. Sonos signifie ici les rimes, les sons qui terminaient les vers, et non pas les sons ou la musique composée sur ces vers.

[Note 480: ][ (retour) ] Presque toutes les chansons qui sont intitulées Descors dans nos manuscrits, sont dans le premier de ces deux cas. Je puis citer pour exemple du second ce Descors d'Aymeric de Bellenvey.

PREMIÈRE STROPHE.

S'a mi Dons plazia
Cuy am ses bauzia
Gay Descort faria
, etc.

La strophe est de douze vers de mesure égale, et tous sur la même rime.

DEUXIÈME.

Malay

Que'm fay

Tan gran erguelh dire

De lay

On ay

Mon maior desire, etc. etc.

Cette strophe est de dix-huit vers; les douze autres vers sont mesurés et rimés de même.

La troisième strophe a un autre nombre de vers, d'autres mesures et d'autres rimes; il y a six strophes, sans compter l'envoi, dont chacune varie de même.

La sixtine est, sans contredit, celle de ces formes provençales qui était la plus recherchée et la plus difficile. Les strophes y sont composées de six vers qui ne riment point entre eux, mais qui donnent aux strophes suivantes des bouts-rimés plutôt que des rimes. Dans la seconde strophe le mot final ou bout-rimé de chaque vers de la première se renverse dans l'ordre le plus bizarre et le plus gênant [481]. La troisième strophe en fait autant à l'égard de la seconde, la quatrième à l'égard de la troisième, et ainsi jusqu'à la sixième, dans laquelle toutes les combinaisons des six vers de la première se trouvent épuisées. Les Italiens adoptèrent avec une sorte de passion cette espèce de poésie contrainte. Pétrarque l'employa souvent, et l'on trouve dans son canzoniere plusieurs sixtines qui étonnent par la difficulté vaincue, mais qui ajoutent peu au plaisir de ses lecteurs et à sa gloire.

[Note 481: ][ (retour) ] Le mot final du sixième vers de la première strophe est reporté au premier vers de la seconde; celui du premier vers l'est au second; celui du cinquième au troisième; celui du second au quatrième; celui du quatrième au cinquième, et celui du troisième au sixième et dernier. On peut juger de la contrainte et de la difficulté de ce singulier retour de mots, surtout quand le poëte s'étudiait à mettre de la singularité dans les mots mêmes, comme on le fait dans les bouts-rimés les plus bizarres, et comme on le faisait assez ordinairement Arnaud Daniel, qui passe pour l'inventeur de la sixtine. Voici, pour exemple, la première strophe de l'une de celle qu'on trouve dans son Recueil:

Lo ferm voler q'el cor m'intra
Nom pot ges becx escoyssendre ni ongla,
De lausengiers si tot de mal dir s'arma,
Et pos nols aus batre ab ram ni ab verga
Si vals a frau lai on non avrai oncle
Jauzirai joi in verzer o dinz cambra
.

Dans la seconde strophe, les rimes, ou mots servant de bouts-rimés, se rangent ainsi à la fin des vers;

cambra
intra
oncle
ongla
verga
arma
.

Dans la troisième, leur renversement produit:

arma
cambra
verga
intra
ongla
oncle

Ainsi des autres. Le superfin de toute cette recherche était que la dame, à qui s'adressait cette sixtine, s'appelait madame d'Ongle.

On a vu plus haut ce que c'était à peu près que la ballade; il y faut ajouter un entrelacement de rimes et de mesures de vers, qui ne pouvait avoir d'autre mérite que la difficulté vaincue. Cette difficulté qui avait piqué les Provençaux, ne rebuta point les Italiens, ni même les Français, mais ce vers dédaigneux de Molière [482]:

La ballade à mon goût est une chose fade,

fut un arrêt qui la bannit de France, où elle n'a plus osé se remontrer depuis.