Mais rien dans tout cela n'est aussi fort et ne peint aussi bien les fureurs de l'inquisition que ce qu'un naïf inquisiteur fit lui-même, ne croyant sans doute laisser qu'un monument des victoires de sa dialectique et des triomphes de la foi. C'est un dominicain nommé Izarn [525], l'un des suppôts les plus actifs de ce tribunal exécrable, et chez qui l'on voit avec regret la lyre d'un Troubadour dans les mains d'un brûleur d'hommes. La pièce qu'il nous a laissée est un monument précieux [526]; c'est une controverse entre lui et un théologien albigeois; elle n'a pas moins de huit cents vers alexandrins. Il lui prouve d'abord très-sérieusement par des passages latins de la Bible que ce n'est point le diable, mais Dieu qui a créé l'homme; ensuite il le plaisante à sa manière sur les assemblées de ses prosélytes et sur la façon dont ils se communiquaient le saint-esprit; puis il reprend ses argumentations, et pour leur donner plus de force il ajoute en propres mots: «Si tu refuses de me croire, voilà le feu qui brûle tes compagnons tout prêt à te consumer [527]». Après de nouveaux efforts de dialectique, il lui dit encore: «Ou tu seras jeté dans le feu, ou tu te rangeras de notre côté, nous qui avons la foi pure avec ses sept échelons appelés sacrements». De l'explication des dogmes il passe à la défense du mariage, et supposant que son antagoniste n'est pas sur ce point de l'avis de Dieu et de Saint-Paul: «On apprête le feu, dit-il, et la poix et les tourments où tu dois passer [528]..... Avant que je te donne ton congé, dit-il encore, et que je te laisse entrer dans le feu [529], je veux disputer avec toi sur la résurrection au jugement dernier. Tu n'y crois pas; cependant rien n'est plus certain». Et c'est en effet avec le ton de la certitude qu'il lui donne pour preuve ce que les incrédules présentent comme objection. «Si la tête d'un homme était outre-mer, un de ses pieds à Alexandrie, l'autre au mont Calvaire, une main en France et l'autre à Haut-Vilar [530], que le corps fût en Espagne, où on l'eût fait porter, qu'il fût brûlé et mis en cendres, et qu'on pût le jeter au vent, il faut qu'au jour du jugement tout se rassemble et reprenne la forme qu'il avait au baptême; la preuve en est dans le livre de Job, etc.». Il ne cesse de lui répéter le plus fort de ses arguments, celui du feu. «Hérétique, lui dit-il, avant que le feu te saisisse et que tu sentes la flamme, puisque notre croyance est meilleure que la tienne, je voudrais bien que tu me dises pour quelle raison tu nies notre baptême [531]....» Enfin, pour péroraison, avant que le pauvre hérétique réponde, il lui montre le feu qui s'allume [532] «Ecoute, ajoute-t-il le cor va déjà par la ville, le peuple s'assemble pour voir la justice qui va se faire et comment tu vas être brûlé». Ce ne sont plus ici des forfaits imputés à l'inquisition naissante que l'on ose nier et dont on essaie de la défendre, c'est l'inquisition elle-même qui nous apparaît en personne, qui proclame, en chantant, ses triomphes, et qui prononce, avec le sourire du tigre, ses épouvantables arrêts.
[Note 525: ][ (retour) ] Ni Nostradamus, ni Crescimbeni n'ont parlé de cet inquisiteur poëte. Voyez Millot, t. II, p. 42 et suiv.
[Note 526: ][ (retour) ] Ce poëme est à la Bibliothèque impériale, dans un manuscrit provençal du fond de d'Urfé; il est intitulé: Aiso fon las novas del Heretic. En voici les premiers vers:
Diguas me tu heretic, parl'ap me un petit,
Que tu non parlaras gaire que iat sia grazit,
Si per forsa n'ot ve, segon c'avenz auzit.
Segon lo mieu veiaire ben as Dieu escarnit
Tan fe e ton baptisme renegat e guerpit
Car crezes que Diables t'a format e bastit
E tan mal a obrat e tan mal a ordit
Pot dar salvatios falsamen as mentit.
Veramen fetz Dieu home et el l'a establit
E'l formet de sas mas aisi com es escrit:
Manus tuœ fecerunt me et plasmaverunt me.
E s'aquest no vols creyre vec t'el foc arzirat
Que art tos companhos.........,
Si cauziras el foc o remanras ab nos
C'avem la fe novela ab los sept escalos
Que son ditz sacramens los cals mostra razos
Que devem creyre tug a salvamen de nos.
E tu malvat her'tic iest tant desconoissens
Que nulla re qui es mostr' per tant de bos guirens,
Con es de Dieu e san Paul non iest obédiens,
Nit' pot entrar en cor ni passar per las dens
Per qu'el foc s'aparelha e la peis el turmens
Per on deu espassar..........
Ans que ti don comiat nit' lais el foc intrar
De resurrectio vuelh ab tu disputar......
.........................................
Si la testa de l'hom era lai otramar.
L'us pos en Alissandria, l'autr'eg Monti-Calvar,
La una ma en Fransa, l'autra en Autvilar,
El cors fos en Espanha que si fos fag portar,
Que fos ars e fos cenres c'om to poques ventar
Lo dia del judizi coven apparelhar
En eissa quela forma que fon al bateiar.
En la sant escriptura o podes a trobar:
Job, etc.
[Note 530: ][ (retour) ] Millot, qui ne fait ici, comme à son ordinaire, que copier la traduction de Sainte-Palaye, traduction que l'on est souvent obligé de rectifier quand on la rapproche du texte, met après ce mot Haut-Vilar (lieu inconnu); et en effet il serait difficile de deviner ce que veut dire ce Aut-Vilar, opposé à la France: mais on peut très-bien se passer de le savoir.
Heretic, be volria ans qu'el foc te prezes,
Ni sentisses la flamma, fin est mieg nostre cres,
Que diguas lo veiaire per cal razo descies
Lo nostre baptisti li que bos essanct es.
Si ara not confessas, lo foc es alucatz,
El corn va per la vil al pobl' es amassatz
Per vezer la justizia, c'adès seras crematz.
À ne considérer les Troubadours que sous le point de vue littéraire, et plus particulièrement sous celui qui nous a conduits à parler d'eux, on voit dans leurs poésies des traces de l'imitation des poésies arabes et le modèle des premières formes qu'eut en naissant la poésie moderne. Un grand nombre de chansons et de sirventes commencent par des descriptions du printemps ou des comparaisons tirées des fleurs, de la verdure, du chant des oiseaux, du cours des ruisseaux, de la fraîcheur des fontaines. Tout cela est oriental, ainsi que l'emploi assez fréquent du rossignol dans des descriptions poétiques ou dans des messages d'amour. C'est aussi dans leurs chansons que se trouvent pour la première fois ces recherches de pensées et d'images galantes inconnues aux poëtes anciens. C'est là qu'on entend un amant dire, en parlant des yeux de sa dame: «Un doux regard qu'ils me lancèrent à la dérobée fraya le chemin à l'amour pour passer à travers mes yeux au fond de mon cœur». C'est là qu'un autre amant dit que ses yeux ont vaincu son cœur, et que son cœur l'a vaincu lui-même [533]; que ses yeux en meurent, et que lui et son cœur en meurent aussi; car ses yeux le font mourir de tristesse, d'envie et de souffrance; ils meurent eux-mêmes de douleur et son cœur de désir [534] qu'un autre enfin assure que la main de sa dame, qu'il vit quand elle ôta son gant, lui enleva le cœur, et que ce gant a rompu la serrure dont il avait fermé son cœur contre l'amour [535].