[Note 574: ][ (retour) ] 1361.
Cet amour était mis à de grandes épreuves. L'Italie était dévastée par la peste et par la guerre. Les compagnies étrangères y redoublaient leurs ravages et y répandaient la contagion. Le Milanais était en proie à ces deux fléaux à la fois; c'est sans doute ce qui força Pétrarque à quitter Milan et l'agréable séjour de Linterno, et à se réfugier à Padoue. Il s'était réconcilié avec son fils Jean, et commençait à en espérer mieux: il le perdit. Ses amis firent de nouveaux efforts pour l'attirer, les uns à Naples, les autres à Avignon. L'empereur renouvela aussi ses instances. Pétrarque fut près de céder. Il se mit même en route pour Avignon, alla jusqu'à Milan, et de là, changeant d'avis, voulut s'acheminer vers l'Allemagne, mais les compagnies franches étaient partout, obstruaient tous les passages: il revint à Padoue et en fut chassé par la peste [575]. Elle n'avait point encore gagné Venise: il y chercha un asyle: jamais il ne se transportait ainsi sans ses livres, qui le suivaient chargés sur plusieurs chevaux [576]. C'était un embarras dont il trouva le moyen de se délivrer honorablement, en faisant à la république de Venise le don de sa bibliothèque. Ce don fut accepté par un décret, qui assigna un palais pour le logement de Pétrarque et de ses livres [577]. Il avait mis pour condition que jamais ils ne seraient séparés ni vendus. Il espérait qu'on prendrait soin de les conserver après lui; mais ce soin a été négligé. Les livres ont péri, et il ne reste plus que la mémoire d'une donation que le temps aurait dû respecter.
[Note 575: ][ (retour) ] 1362.
[Note 576: ][ (retour) ] C'est ce qui l'obligeait à en avoir toujours un grand nombre.
[Note 577: ][ (retour) ] Il s'appelait le palais des Deux-Tours, et appartenait aux Molini: Il a servi depuis de monastère aux religieuses du St.-Sépulcre. (Mém. pour la Vie de Pétr., t. III, p. 616.)
Pétrarque eut encore une fois à Venise la consolation de recevoir chez lui son ami Boccace, que la peste avait chassé de Florence [578]. Ils passèrent délicieusement ensemble les trois mois les plus chauds de l'année. Ils auraient voulu ne se plus quitter. Plus Pétrarque perdait de ses amis, plus ceux qui lui restaient lui devenaient chers. Cette seconde peste lui fut aussi fatale que la première: elle venait de lui enlever Azon de Corrège et son cher Socrate: à peine eut-il reçu les adieux de Boccace, qu'il apprit coup sur coup la perte de Lélius, d'un autre intime ami qu'il appelait Simonide [579] et de Barbate de Sulmone. Un chagrin moins sensible, mais qui ne laissa pas de l'affecter vivement, fut de voir accueillie par des critiques amères la publication de ses Églogues latines et de quelques fragments de son poëme de l'Afrique. Cette sensibilité du génie est assez généralement blâmée par ceux qui n'en ont pas. Ses souffrances sont une partie de ses secrets qu'ils ne conçoivent pas plus que les autres. Mais Pétrarque avait assez de quoi s'en consoler dans les témoignages d'admiration que le suivaient partout et qu'on lui adressait de toutes parts.
[Note 578: ][ (retour) ] 1363.
[Note 579: ][ (retour) ] Francesco Nelli, prieur des Saints-Apôtres.
Peu de temps après son établissement à Venise, il rendit à cette république un bon office, qui accrut encore la considération dont il y jouissait [580]. Une révolte qui venait d'éclater dans l'île de Candie, exigeait qu'on y envoyât une expédition prompte, sous un général habile et renommé. Le sénat jeta les yeux sur Luchino del Verme, qui commandait les troupes des seigneurs de Milan. Le doge, en lui écrivant pour lui proposer ce commandement, engagea Pétrarque à lui écrire aussi de son côté. Pétrarque s'était intimement lié à Milan avec ce général, qui joignait des qualités aimables à ses talents militaires. Sa lettre et celle du doge eurent un plein succès. Les Visconti étant alors en paix, Luchino accepta, partit, vainquit, délivra les prisonniers que les révoltés avaient faits, prit toutes leurs places, pacifia l'île, et revint à Venise présider et distribuer des prix aux jeux équestres, à la manière antique, qui furent donnés pendant quatre jours pour célébrer sa victoire. Le doge y assistait, à la tête du sénat, dans une tribune de marbre, au-dessus du vestibule de l'église Saint-Marc. La place de Pétrarque y fut marquée à la droite du doge. Sans charge, sans fonctions dans la république de Venise, il en exerçait une suprême; il était en Italie, le chef et, pour ainsi dire, le doge de la république des lettres.
[Note 580: ][ (retour) ] 1364.