Pétrarque apprit à Venise que si le nouveau pape faisait le bonheur de Rome par son retour, il se disposait à compromettre celui de l'Italie entière par la guerre qu'il suscitait aux Visconti. Urbain V les haïssait mortellement, et, résolu de les exterminer, il fit une ligue avec les Gonzague, les seigneurs d'Est, de Carrare, les Malatesta et plusieurs autres. L'empereur était à la tête; il venait d'entrer en Italie. Barnabé Visconti, qui, au milieu de tous ses vices, avait l'esprit belliqueux, ne songeait qu'à se défendre. Galéas, plus prudent, préférait de négocier. Il appela Pétrarque à Pavie et le chargea d'aller à Bologne trouver le cardinal Grimoard, frère et légat du pape, et de traiter avec lui des moyens de prévenir la guerre [588]. Mais il n'était plus temps, et quelque bon négociateur que fût Pétrarque, il échoua encore une fois.

[Note 588: ][ (retour) ] 1368.

Outre son amitié pour Galéas qui le rendait sensible à ses dangers, il était effrayé de voir l'Italie en proie à des troupes étrangères et féroces. Le pape faisait marcher à sa solde des Espagnols, des Napolitains, des Bretons, des Provençaux; l'empereur, des Bohémiens, des Esclavons, des Polonais, des Suisses; Barnabé, outre les Italiens, des Anglais, des Allemands, des Bourguignons, des Hongrois. Quelques maux que Barnabé eût faits à l'Italie, qu'étaient-ils auprès de ceux qu'un ministre de paix avait préparés pour l'en punir? Mais Barnabé n'était pas moins adroit que méchant et intrépide. Il parvint à conjurer l'orage. Il connaissait le faible de Charles IV. L'or qu'il lui prodigua paralysa tous les mouvements de la ligue; et l'empereur, qui en était chef, borna ses triomphes à mener à Rome le cheval du pape par la bride, à y faire couronner Elisabeth, sa quatrième femme, et à remplir les fonctions de diacre à la messe du couronnement.

Urbain désirait ardemment voir Pétrarque [589]. Il le fit presser par ses amis de venir à Rome, et l'en pressa enfin lui-même par une lettre remplie des expressions les plus flatteuses. Pétrarque, quoique malade, passa l'hiver à faire ses dispositions pour ce voyage. La première fut de faire et d'écrire de sa propre main son testament [590], que l'on trouve dans la plupart des éditions de ses œuvres. Parmi plusieurs legs de piété, d'amitié, de bienfaisance, on y remarque deux articles, dont l'un prouve son goût pour les arts, l'autre son amitié pour Boccace, et en même temps le mauvais état de fortune où il le savait réduit. Il lègue par le premier, au seigneur de Padoue, son tableau de la Vierge, peint par Giotto, dont les ignorants, dit-il, ne connaissent pas la beauté, mais qui fait l'étonnement des maîtres de l'art. Par le second, il lègue à Jean de Certaldo, ou Boccace, cinquante florins d'or, pour acheter un habit d'hiver pour ses études et ses travaux de nuit; et il ajoute qu'il est honteux de laisser si peu de chose à un si grand homme [591].

[Note 589: ][ (retour) ] 1369.

[Note 590: ][ (retour) ] Avril 1370.

[Note 591: ][ (retour) ] Domino Joanni de Certaldo seu Boccatio, verecundè admodum tanto viro tam modicum, lego quinquaginta florenos auri, pro unâ veste hyemali, ad studium lucubrationesque nocturnas.

Peu de jours après, il se mit en route, encore faible, et seulement soutenu par son courage. Mais il ne put aller que jusqu'à Ferrare. Il y tomba comme mort, et resta plus de trente heures sans connaissance, ne sentant pas plus, comme il l'écrivait quelque temps après, les remèdes violents qu'on lui administrait qu'une statue de Phidias ou de Polyclète l'aurait pu faire. Revenu enfin de cet état par les soins des seigneurs d'Est, qui le reçurent dans leur palais, il voulut inutilement continuer sa route; il fut obligé de revenir à Padoue, couché dans un bateau. Dès qu'il eut pris quelques forces, il chercha, pour se rétablir, une demeure champêtre aux environs de cette ville. Son choix se fixa sur Arqua, gros village à quatre lieues de Padoue, situé sur le penchant d'une colline dans les monts Euganéens, pays fameux par la salubrité de l'air, par sa position riante et la beauté de ses vergers.

Il fit bâtir au haut de ce village une maison petite, mais agréable et commode. Dès qu'il y fut établi avec sa famille, entouré de sa fille qu'il avait mariée, de son gendre, d'un bon ecclésiastique qui l'accompagnait à l'église, reprenant avec un peu de santé toute son ardeur pour le travail, occupant quelquefois jusqu'à cinq secrétaires, il mit la dernière main à un ouvrage qu'il avait commencé depuis trois ans, et qui a pour titre: De sa propre ignorance et de cette de beaucoup d'autres [592]. Nous en verrons bientôt le sujet, qu'il serait trop long d'expliquer ici. Peut-être eût-il fallu, pour se rétablir entièrement, qu'il renonçât tout-à-fait à travailler; mais, pour les esprits tels que le sien, c'est presque renoncer à vivre. Il aurait fallu aussi qu'il observât un autre régime: son médecin, qui était son ami [593], le lui recommandait sans cesse. Mais Pétrarque le voyait avec plaisir comme ami, et ne le croyait pas du tout comme médecin. Il se fatiguait d'austérités, ne mangeait qu'une fois le jour quelques légumes, quelques fruits, buvait de l'eau pure, jeûnait souvent, et les jours de jeûne, ne se permettait que le pain et l'eau. Il eût fallu enfin qu'il n'apprît pas une nouvelle capable de retarder encore sa guérison, celle du départ subit et imprévu du pape et de son retour à Avignon. Sainte Brigitte avait dit au S. Père: Si vous allez à Avignon, vous mourrez bientôt. Il n'en voulut rien croire; mais, à peine arrivé dans la Babylone d'Occident, il tomba malade et mourut.

[Note 592: ][ (retour) ] De ignorantiâ sui ipsius et multorum.