Les six poëtes, en poursuivant leurs entretiens, arrivent au pied d'un château environné de sept murailles et défendu tout alentour par un fleuve; ils le passent à pied sec, et pénètrent par sept portes dans une vaste prairie. Quel que soit le sens allégorique de ces sept murs et de ce fleuve, car les commentateurs sont partagés à cet égard, les uns y voyant les sept arts, les autres, quatre vertus morales et trois spéculatives, et d'autres encore autre chose; c'est dans cette enceinte que Dante place une espèce d'Elysée. Les âmes dont il le remplît ont le regard lent et grave, leur maintien est imposant, et, selon l'expression du poëte, plein d'une grande autorité: elles parlent rarement et avec de douces voix [45]. On ne peut mieux peindre le calme inaltérable et la dignité de la sagesse.
Genti v'eran ion occh tardi e graoi,
Di grande autorita ne lor semb anti:
Parlavan rado con voci soavi.
Des héroïnes et d'antiques héros sont mêlés avec les sages. On y voit Électre, non la sœur d'Oreste, mais la mère de Dardanus; Hector, Énée, Camille, Pentésilée, le roi Latinus et Lavinie sa fille, Brutus qui chassa les Tarquins, et César, à qui le poëte donne les yeux d'un oiseau de proie, Con gli occhi grifagni; Lucrèce, Julie, Marcia, Cornélie, et le grand Saladin, seul à part; trait d'indépendance remarquable, d'avoir osé placer dans l'Élysée ce terrible ennemi des Chrétiens! Dante lève un peu plus les yeux, et il voit le maître de toute science, Aristote, il maestro di color che sanno, assis au milieu de sa famille philosophique; tous l'admirent et l'honorent. Socrate et Platon sont placés le plus près de lui; ensuite Démocrite, Diogène, Anaxagore, Thalès, Empédocle, Héraclite, Zénon et plusieurs autres, tant grecs que latins, jusqu'à l'arabe Averroès. Virgile et Dante se séparent ensuite des quatre autres poëtes; ils passent de ce séjour paisible dans un lieu bruyant, plein de trouble, et privé de la clarté du jour.
C'est là, c'est au second cercle de l'abîme [46], que commence proprement l'Enfer. Minos est assis à l'entrée, avec un aspect horrible et des grincements de dents. C'est un juge de l'ancien Enfer, mais c'est un démon de l'Enfer moderne. Sa longue queue lui sert pour marquer les degrés de sévérité de ses sentences. Selon les crimes commis par les âmes qui paraissent devant lui, il fait autour de son corps plus ou moins de tours avec sa queue, et l'âme descend dans le cercle indiqué par le nombre des tours [47]. Au-delà de son tribunal, on entend des voix plaintives, des gémissements et des pleurs. L'air, privé de toute lumière, mugit comme une mer orageuse, battue par des vents contraires [48]. L'ouragan infernal qui ne s'apaise jamais, emporte avec lui les âmes, les tourmente, et les fait tourner sans cesse dans ses tourbillons. Quand elles arrivent au bord du précipice, alors se font entendre les cris, les lamentations et les blasphèmes. Ce sont les âmes des voluptueux qui ont soumis la raison à leurs désirs. Le poëte compare leurs essaims nombreux aux troupes d'étourneaux qui s'envolent à l'arrivée de la froide saison, et à celles des grues, qui tracent dans l'air de longues files, en jetant des cris plaintifs [49].
[Note 46: ][ (retour) ] C. V.
E quel conoscitor delle peccata
Vede qual luogo d'inferno è da essa: (anima)
Cignesi con la coda tante volte
Quantunque gradi vuol che giù sia messa.
Io venni in luogo d'ogni luce muto,
Che mugghia, come fa mar per tempesta,
Se da contrari venti è combattuto.
La bufera infernal che mai non resta;
Mena gli spirti con la sua rapina,
Voltando e percuotendo gli molesta.
E come gli stornei ne portan l'ali,
Nel freddo tempo, a schiera larga e piena;
Così quel fiato gli spiriti mali
Di quà, di là, di giù, di sù li mena.
E come i gru van contando lor lai,
Facendo in aer di se lunga riga,
Cosi vid' io venir, traendo guai,
Ombre portate dalla detta briga.
Les premières qui se présentent sont celles de Sémiramis, de Didon, de Cléopâtre, d'Hélène; puis les ombres d'Achille, de Pâris, et de Tristan. D'autres suivent par milliers, et Virgile les nomme à mesure que le vent les fait passer sous leurs yeux; mais il en est deux qui attirent plus particulièrement les regards de notre poëte, et qui lui inspirent plus de pitié. Nous voici arrivés à ce touchant épisode de Francesca da Rimini, l'un des deux que l'on cite toujours quand on parle de l'Enfer du Dante, qui est en effet au-dessus de tout le reste, et que les Italiens comparent avec raison aux beautés les plus exquises de tous les poëmes anciens et modernes. Malgré sa grande réputation, il est assez mal connu en France. Ceux qui ont essayé de le traduire dans notre langue, ont fait disparaître son plus grand charme, qui est celui d'une tendresse et d'une simplicité naïves; peut-être ne serai-je pas plus heureux; mais je ne puis résister au désir de le tenter.
L'histoire amoureuse et tragique qui en est le sujet avait dû faire beaucoup de bruit; elle touchait de près la famille dans laquelle Dante avait trouvé son dernier asyle. Guido da Polento avait une fille charmante nommée Françoise. Elle était tendrement aimée de Paul, son jeune cousin; mais des arrangements de fortune engagèrent Guido à la marier avec Lanciotto, fils de Malatesta, seigneur de Rimini. Ce Lanciotto était contrefait et peu aimable. Paul continua de voir sa cousine. L'amour reprit tous les droits que lui avait enlevés ce mariage; mais le mari jaloux surprit les deux jeunes amants, et les sacrifia tous deux à sa vengeance. Ce sont leurs ombres qui passent en ce moment devant le poëte, et qu'il regarde avec autant de curiosité que de tristesse. Il poursuit en ces mots son récit: