Tandis que Dante interroge son maître et qu'il écoute ses réponses, la sombre campagne s'ébranle: cette terre baignée de larmes exhale un vent impétueux qui lance des éclairs d'une lumière sanglante [38]. Le poëte perd tout sentiment; il tombe comme un homme accablé de sommeil. Un tonnerre éclatant le réveille [39]; il se trouve de l'autre côté du fleuve, et sur le bord de l'abîme de douleurs, où retentit le bruit d'un nombre infini de supplices. Dans cette cavité obscure et profonde, l'œil a beau se fixer vers le fond, il n'y distingue rien; c'est le gouffre immense des Enfers où les deux poëtes vont descendre de cercle en cercle. Dans le premier qui fait le tour entier de l'abîme, il n'y a point de cris ni de larmes, mais seulement des soupirs dont l'air éternel retentit. Ce sont les limbes, où une foule innombrable d'enfants, d'hommes et de femmes, souffre une douleur sans martyre [40]. Leur seul crime est d'avoir ignoré une religion qu'ils ne pouvaient connaître. Virgile, qui explique au Dante leur destinée, ajoute qu'il est lui-même de ce nombre; que, pour cette seule faute, ils sont perdus à jamais; mais que leur seul supplice est un désir sans espérance [41].

[Note 38: ][ (retour) ]

La terra lagrimosa diede vento,
Che baleno una luce vermiglia
.

[Note 39: ][ (retour) ]

Ruppe mi l'alto sonno nella testa
Un greve tuono, si ch' i' mi riscossi
, etc. (C. IV.)

[Note 40: ][ (retour) ]

E ciò avvenia di duol senza martiri,
Ch' avean le turbe, ch' eran molte e grandi,
D'infanti, e di femmine e di viri
.

[Note 41: ][ (retour) ]

Per tai difetti, e non per altro rio,
Semo perduti, e sol di tanto offesi
Che senza speme vivemo in disio.

Cependant un feu brillant vient éclairer ce ténébreux hémisphère. Quatre ombres s'avancent, et tout ce qui les entoure paraît leur rendre hommage. Une voix fait entendre ces mots: «Honorez ce poëte sublime; son ombre qui nous avait quittés revient à nous [42]». Dante voit marcher vers lui ces quatre grandes ombres, dont l'aspect n'annonce ni la tristesse ni la joie. «Regarde, lui dit Virgile, celui qui tient en main une épée, et qui devance les trois autres, comme leur maître: c'est Homère, poëte souverain; les autres sont Horace, Ovide, et Lucain. J'ai de commun avec eux ce nom que la voix a fait entendre; et ils me rendent les honneurs qui me sont dus. Ainsi, continue Dante, je vis se réunir la noble école de ce maître des chants sublimes, qui vole, tel qu'un aigle, au-dessus de tous les autres [43]». Quand ils se furent entretenus quelque temps, ils se tournèrent vers moi et me saluèrent: mon maître sourit; alors ils me traitèrent plus honorablement encore; ils m'admirent enfin dans leur troupe, et je me trouvai le sixième, parmi de si grands génies [44].

[Note 42: ][ (retour) ]

In tanto voce fu per me udita:
Onorate l'altissimo poeta;
L'ombra sua torna ch'era dipartíta.

[Note 43: ][ (retour) ]

Così vidi adunar la bella scuola
Di quel signor dell'actissimo canto,
Che sovra gli altri, com'aquila vola.

[Note 44: ][ (retour) ] Si ch'io fui sesto tra cotanto senno.

Toute cette fiction a un ton de noblesse et de dignité simple, qui frappe l'imagination et y laisse une grande image. Ceux qui ne pardonnent pas au génie de se sentir lui-même et de se mettre à sa place, comme l'ont fait presque tous les grands poëtes, y trouveront peut-être trop d'amour-propre, mais ceux qui lui accordent ce privilége, et qui savent qu'en ne le donnant qu'au génie, on ne risque jamais de le voir devenir commun, aimeront cette noble franchise, assaisonnée d'ailleurs d'une modestie qui, dans la distribution des rangs, du moins à l'égard de l'un de ces anciens poëtes, est peut-être ici plus sévère que la justice.