Il est à peine besoin de les traduire, tant l'harmonie même des vers est expressive, tant leur beauté mille fois citée les a rendus en quelque sorte communs à toutes les langues. On n'y peut regretter qu'une chose, c'est que Dante, trop souvent théologien, lors même qu'il est grand poëte, ait cru devoir exprimer en détail l'opération des trois personnes de la Trinité dans la création des portes de l'Enfer. Cela peut s'allier avec l'idée de la divine Puissance et de la suprême Sagesse, telles du moins que l'homme aussi présomptueux que borné ose les figurer dans sa pensée; mais on ne peut sans répugnance, y voir coopérer explicitement le premier Amour. Si l'on en excepte ce seul trait, quelle sublime inscription! quelle éloquente prosopopée que celle de cette porte qui se présente d'elle-même, et qui prononce, pour ainsi dire, ces sombres et menaçantes paroles:

«C'est par moi que l'on va dans la cité des pleurs; c'est par moi que l'on va aux douleurs éternelles; c'est par moi que l'on va parmi la race proscrite. La Justice inspira le Très-Haut dont je suis l'ouvrage..... Rien avant moi ne fut créé, sinon les choses éternelles; et moi, je dure éternellement. Laissez toute espérance, ô vous qui entrez ici»! L'intérieur répond à cette redoutable annonce: «Là, des soupirs, des pleurs, de hauts gémissements, retentissent sous un ciel qu'aucun astre n'éclaire. Des idiomes divers [32], d'horribles langages, des paroles de douleur, des accents de colère, des voix aiguës et des voix rauques, et le choc des mains qui les accompagne, font un bruit qui retentit sans cesse dans cet air éternellement sombre, comme le sable, quand un noir tourbillon l'agite».

[Note 32: ][ (retour) ]

Diverse lingue, orribili favelle,
Parole di dolore, accenti d'ira,
Voci alte e fioche, e suon di man con elle
Facevan un tumulto, il qual s'aggira
Sempre'n quell' aria senza tempo tinta,
Come la rena, quando'l turbo spira
.

Ce séjour affreux n'est pourtant encore que celui de ces hommes indifférents qui ont vécu sans honte et sans gloire. Dante les place avec les anges qui ne furent ni rebelles ni fidèles à Dieu; qui furent chassés du ciel, mais que les profondeurs de l'Enfer ne voulurent pas recevoir. On a beaucoup disserté sur cette troisième espèce d'anges qu'il semble créer ici de sa propre autorité. Mais ne peut-on pas dire qu'habitué aux agitations d'une république où les partis se heurtaient et se combattaient sans cesse, il a voulu désigner et couvrir du mépris qu'ils méritent, ces hommes qui, lorsqu'il s'agit des intérêts de la patrie, gardent une neutralité coupable, exempts des sacrifices qu'elle impose, des services qu'elle réclame, des périls auxquels elle a le droit de vouloir qu'on s'expose pour elle, et toujours prêts, quoi qu'il arrive, à se ranger du parti du vainqueur? Si ce n'a pas été l'intention du poëte, du moins semble-t-il aller au-devant des applications, surtout quand il se fait dire par Virgile: «Le monde ne conserve d'eux aucun souvenir; la miséricorde et la justice les dédaignent également: cessons de parler d'eux; regarde, et suis ton chemin [33]». Ces misérables, qui ne vécurent jamais [34], sont forcés de se précipiter en foule après une enseigne qui court rapidement devant eux: ils sont nus et piqués sans cesse par des guêpes et par des taons. Le sang coule sur leur visage, se confond avec leurs larmes, et tombe jusqu'à leurs pieds, où des vers dégoûtants s'en nourrissent.

[Note 33: ][ (retour) ]

Fama di loro il mondo esser non lassa.
Misericordia et giustizia gli sdegna:
Non ragioniam di lor, ma guarda, e passa
.

[Note 34: ][ (retour) ]

Questi sciaurati, che mai non fur vivi.

Les deux voyageurs s'avancent jusqu'au fleuve de l'Achéron, car Dante ne fait nulle difficulté de mêler ainsi l'ancien Enfer et le nouveau. Caron, pour plus de ressemblance, y passe les âmes dans sa barque. C'est un démon sous la figure d'un vieillard à barbe grise, mais qui a les yeux entourés d'un cercle de flammes, et ardents comme la braise. «Malheur à vous, âmes coupables, s'écrie-t-il en approchant du bord; n'espérez jamais voir le ciel: je viens pour vous mener à l'autre rive, dans les ténèbres éternelles, dans l'ardeur des feux et dans la glace [35]». Il s'indigne de voir se présenter à lui une âme vivante, et veut la repousser. «Caron, lui dit Virgile avec un ton d'autorité, ne te mets pas en courroux; on le veut ainsi la ou l'on peut tout ce qu'on veut; ne demande rien de plus [36]». Caron se tait; mais les âmes qui bordent le fleuve, nues et accablées de fatigue, changent de couleur à ses menaces, grincent des dents, blasphèment Dieu, leurs parents, l'espèce humaine, le lieu, le temps de leur génération et de leur naissance. Caron les prend chacune à leur tour, et frappe de sa rame celles qui sont trop lentes. «Comme on voit en automne les feuilles se détacher l'une après l'autre, jusqu'à ce que les branches aient rendu à la terre toutes leurs dépouilles, ainsi la malheureuse race d'Adam se jette du rivage dans la barque, aux ordres du nocher, comme un oiseau au signal de l'oiseleur [37]». On reconnaît encore dans cette belle comparaison l'élève et l'imitateur de Virgile.

[Note 35: ][ (retour) ]

Ed ecco verso noi venir, per nave,
Un vecchio bianco, per antico pelo,
Griduado: Guai a voi, anime prave:
Non isperate mai veder lo cielo:
I'vegno per menarvi all'altra riva
Nelle tenebre eterne, in caldo e'n grelo
.

[Note 36: ][ (retour) ]

Caron, non ti crucciare:
Vuolsi così colà, dove si puote
Cio che si vuole; e più non dimandare
.

[Note 37: ][ (retour) ]

Come d'autunno si levan le foglie,
L'una appresso dell'altra, in fin che'l ramo
Rende alla terra tutte le sue spoglie;
Similemente il mal seme d'Adamo
Gittan si di quel lito ad una ad una
Per cenni, com' augele suo richiamo
.