Or se' tu quel Virgilio, e quella fonte,
Che spande di parlar si largo fiume?
Risposi lui con vergognosa fronte.
O degli altri poeti onore e lume,
Vagliami'l lungo studio e'l grand' amore
Che m'han fatto cerrar lo tuo volume.
Tu se' lo mio maestro, e'l mio autore:
Tu se' solo colui, da cu'io tolsi
Lo bello stile, che m' ha fatto onore.
Oui certes, voilà un beau style, et le plus beau qu'ait employé aucun poëte, depuis que Virgile lui-même avait cessé de se faire entendre.
Le maître avertit son disciple qu'il a pris une fausse route; qu'il est impossible de parvenir au haut de la colline malgré le monstre qui lui a causé tant de frayeur, monstre si dévorant et si terrible, que rien ne le peut assouvir; il va le conduire par une voie plus sûre, quoique dangereuse et pénible. Il lui fera voir le séjour des supplices éternels, et celui des tourments qui sont adoucis par l'espérance. S'il veut s'élever ensuite jusqu'à la demeure des bienheureux, c'est un autre que lui qui sera son guide. Dante consent à se laisser conduire, et Virgile marche devant lui. De quelque manière qu'on entende cette allégorie, c'en est une incontestablement, et ce n'est pas chercher des explications trop raffinées, que d'y voir que le poëte, parvenu au milieu de sa carrière, après s'être égaré dans les sentiers de l'ambition et des passions humaines, veut enfin s'élever jusqu'aux hauteurs qu'habite la vertu. L'amour des plaisirs s'oppose d'abord à son dessein; l'orgueil, ou l'amour des distinctions vient ensuite; l'avarice, ou l'amour des richesses est l'ennemi le plus redoutable. Le sage, qui vient à son secours, lui apprend qu'on ne peut vaincre de front tous ces obstacles; que ce n'est pas en quittant le chemin du vice, qu'on peut arriver immédiatement à la vertu; que pour y parvenir, il faut s'en rendre digne par la méditation des leçons de la sagesse. Or, en ce temps-là, ces leçons consistaient dans la contemplation des destinées de l'homme après sa mort, et dans la connaissance qu'on croyait pouvoir acquérir de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis. C'est là sans doute le sens et le but de cette vision; elle n'a rien d'étrange, d'après l'esprit qui régnait dans ce siècle; mais ce qui surprend toujours davantage, c'est que l'auteur ait pu tirer d'un pareil fonds un si grand nombre de beautés.
Le jour déclinait, continue-t-il dans des vers dignes de Virgile [28], et l'air sombre délivrait de leurs travaux les animaux qui sont sur la terre; lui seul se préparait à soutenir la fatigue du chemin et les assauts de la pitié. Il invoque le secours des Muses et celui de sa mémoire qui doit lui retracer ces grands spectacles. Il soumet ensuite à Virgile quelques doutes et quelques craintes. Le poëte romain, pour réponse, lui apprend quelle est la cause qui l'a fait venir à sa rencontre. Il reposait dans une espèce de limbe, où Dante place ceux qui n'avaient pu connaître la vraie religion, lorsqu'une belle femme est descendue du ciel, et lui a dit avec une voix angélique: «Mon ami, et non celui de la Fortune [29], est arrêté dans une plaine déserte et dans un chemin pénible. Je crains qu'il ne s'égare: va le trouver et lui servir de guide. C'est Béatrix qui t'envoie, et qui retourne au séjour céleste.» Dans cette apparition de Béatrix, et dans cette mission dont elle charge Virgile, on entend généralement la Théologie, ou la connaissance des choses divines; et il est certain que la suite de ce dialogue le fait assez voir; mais c'est sous la figure de cette Béatrix qui lui avait été, qui lui était toujours si chère, qu'il représente la science alors regardée comme la première, et presque comme une science surnaturelle. Quelle femme a jamais reçu après sa mort un plus noble hommage? et quelle preuve plus forte pourrait-on avoir de l'élévation et de la pureté des sentiments qui avaient uni l'une à l'autre, pendant quinze années, deux âmes si dignes de s'aimer? C'est un exemple, peut-être unique, du parti qu'on pourrait tirer en poésie de la combinaison d'un personnage allégorique avec un être réel. L'effet mélancolique et attachant qu'il produit ici aurait dû engager à l'imiter, s'il n'y avait pas quelque chose d'inimitable dans ce qu'une sensibilité profonde peut seule dicter au génie.
Lo giorno se n'andava, e l'aer bruno
Toglieva gli animai che sono'n terra
Dalle fatiche loro; ed io sol'uno.
M'apparechiava a sostener la guerra
Si del cammino e sì della pietate,
Che ritrarra la mente che non erra.(C. II.)
L'amico mio, e non della ventura,
Nella diserta piaggia è impedito, etc.
Les explications qu'il reçoit de Virgile rendent au poëte tout son courage; ce qu'il exprime par cette comparaison charmante: «Tel [30] que de tendres fleurs courbées et fermées par le froid de la nuit, quand le soleil revient les éclairer, se rouvrent et se relèvent sur leur tige, je sentis renaître en moi ma force abattue». Il ne craint plus ni les dangers ni la fatigue; son guide marche, il le suit. Tout à coup et sans préparation, ces mots célèbres et terribles frappent le lecteur [31]:
Per me si va nella citta dolente:
Per me si va nell' eterno dolore:
Per me si va tra la perduta gente,
Giustizia mosse'l mia alto fattore:
Fece mi la divina potestate,
La somma sapienza, e'l primo amore.
Dinanzi a me non fur cose create
Se non eterne, ed io eterno dura:
Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.
Quale i fioretti dal notturno gelo
Chinati e chiusi, poiche'l sol gl'imbianca,
Si drizzan tutti aperti in loro stelo,
Tal mi fec' io di mia virtute stanca.
[Note 31: ][ (retour) ] C. III.