[Note 23: ][ (retour) ] Ce roman est connu en italien sous le nom de Guerino il Meschina, mais le titre entier de la première édition, qui est de 1473, in-fol. (Padoue. Bartholomeo Valdezochio), et celui de la seconde, faite à Venise en 1477, aussi in-fol., sont beaucoup plus étendus. Debure les rapporte dans leur entier. Bibl. instr. Belles-lettres, t. II, no. 3823 et 24. Ces deux belles éditions sont à la Bibliothèque Impériale. Le roman de Guerino, quoique d'origine française, a été traduit de l'italien en français, par Jean de Cachermois, et imprimé à Lyon en 1530, in-fol. got., sous le titre de Guérin-Mesquin, traduction fausse et ridicule de Meschino, qui en italien ne désigne que les malheurs qu'éprouve le héros, l'un des descendants de Charlemagne. Guérin-Mesquin, abrégé et réimprimé plusieurs fois, fait partie de ce que nous appelons la Bibliothèque bleue: et habent sua fata libelli.

Le résultat de ces recherches, où je ne veux pas m'enfoncer davantage, où peut-être même je dois craindre de m'être trop arrêté, intéresse au fond beaucoup plus notre curiosité, que la gloire du Dante. S'il connut la fable de saint Patrice, il en fit le même usage qu'Homère avait fait des fables égyptiennes et grecques; il l'agrandit et la revêtit des couleurs de la poésie: il en revêtit de même les idées de son maître Brunetto Latini, si en effet il les emprunta de lui, et si la nature même de son sujet ne lui en dicta pas de semblables. Ce sont ces couleurs créatrices qui font vivre les fictions, et qui les gravent dans la mémoire des hommes. C'est la nature qui les donne; elles n'appartiennent qu'au génie; et si, pour apprendre à les employer, il a besoin de leçons et d'exemples, c'est d'Homère, et surtout de Virgile, et non d'aucun de ces obscurs romanciers, que Dante en apprit l'emploi. Les poëmes d'Homère n'étaient point encore traduits en latin; mais, quoi qu'en ait pu dire Mafféi [24], il paraît certain que notre poëte savait assez le grec pour pouvoir lire ces poëmes dans la langue originale. Les mots grecs dont il se sert souvent [25], et l'éloge même qu'il fait d'Homère dans son quatrième chant, le prouvent assez. Quant à Virgile, c'était, comme je l'ai déjà dit, son maître et l'objet continuel de son étude. Nous l'allons voir évidemment dès le commencement de son ouvrage, et nous verrons dans l'ouvrage entier comment il profita de ses leçons.

[Note 24: ][ (retour) ] Dans son Examen du livre de Fontanini, dell' Eloq. ital.

[Note 25: ][ (retour) ] Perizoma, inf. c. XXX, v. 61. Entomata pour insetti, Purg., c. X, v. 128. Geomanti, Purg. c. XIX, v. 4. Eunoè, pour buona mente, IV. c. XXVIII, v. 131, etc., etc.

SECTION DEUXIÈME.

L'Enfer.

Les commentateurs ont prodigieusement raffiné sur le génie allégorique du Dante; ils ont voulu voir partout des allégories, et le plus souvent il les ont moins vues que rêvées; mais il y a pourtant beaucoup d'endroits de son poëme qui ne peuvent s'entendre autrement. Le commencement est de ce nombre [26]. Au milieu du chemin de cette vie humaine, le poëte se trouve égaré dans une forêt obscure et sauvage. Il ne peut dire comment il y était entré, tant il était alors accablé de sommeil. Il arrive au pied d'une colline, lève les yeux, et voit poindre sur son sommet les premiers rayons du soleil. Ce spectacle calme un peu sa frayeur; il se retourne pour voir l'espace horrible qu'il avait franchi, comme un voyageur hors d'haleine, descendu sur le rivage, tourne ses regards vers la mer où il a couru tant de dangers [27].

[Note 26: ][ (retour) ] C. I.

[Note 27: ][ (retour) ]

E come quei che con lena affannata
Uscito fuor del pelago alla riva,
Si volge all'acqua perigliosa, e guata.
,

Après quelques moments de repos, il commence à gravir la colline: une panthère à peau tigrée vient lui barrer le chemin. Un lion paraît ensuite, et accourt vers lui la tête haute, comme prêt à le dévorer. Une louve maigre et affamée se joint à eux, et lui cause tant d'effroi qu'il perd l'espérance d'arriver au haut de la montagne. Il reculait vers le soleil couchant, et redescendait malgré lui, lorsqu'une figure d'homme se présente, d'abord muette, et la voix affaiblie par un long silence. Dante l'interroge; c'est Virgile. Dès qu'il s'est fait connaître: «Es-tu donc, s'écrie le poëte, en rougissant devant lui, es-tu ce Virgile, cette source qui répand un si vaste fleuve d'éloquence? Ô toi! l'honneur et le flambeau des autres poëtes, puisse la longue étude et l'ardent amour qui m'ont fait rechercher ton livre, me servir auprès de toi! Tu es mon maître et mon modèle, c'est à toi seul que je dois ce beau style qui m'a fait tant d'honneur». Je ne puis me résoudre à altérer, par des périphrases, cette simplicité naïve. C'est ce que nos traducteurs n'ont pas vu; ils se sont cru obligés de donner de l'esprit à de si beaux vers: