Ganymède a beau lui reprocher son ingratitude: il continue à peindre sous des images pastorales les dégoûts qu'il éprouve, la vie plus douce et plus faite pour son âge que lui promet la voix de la patrie et qu'il veut désormais goûter. «Vous méprisez donc, reprend Ganymède, tout ce que vous aimiez autrefois, les entretiens de vos amis, les amusements champêtres, le doux repos?.... Je ne méprise, répond Amyclas, que cette forêt sauvage, ce pasteur licencieux, ce terrain fertile en poisons, ce triste vent du midi, ces sources que le plomb enferme et rend malsaines, ces tourbillons de poussière, cette ombre nuisible et cette grêle bruyante.--Mais ne connaissiez-vous pas auparavant tous les désagréments de ce séjour?--Je les connaissais, je l'avoue; l'habitude, votre amitié, et peut-être plus encore les charmes d'une bergère me les faisaient supporter; mais tout change avec le temps; ce qui plaît au jeune âge déplaît à la vieillesse, et nos inclinations varient avec la couleur de nos cheveux, etc.»
Dans une autre Eglogue [640] qu'il intitule Conflictatio, un berger raconte une querelle de Pan et d'Articus. Les rois de France et d'Angleterre sont cachés sous ces deux noms. Articus reproche à Pan les faveurs qu'il reçoit de Faustula, et à Faustula les bontés qu'elle lui accorde. Cette courtisane, qu'il appelle bien de ce nom, Meretrix, est la ville d'Avignon, ou plutôt la cour pontificale. Le pape avait abandonné au roi de France les décimes de son royaume, et ce secours mettait le roi Jean en état de soutenir la guerre, ce que le monarque anglais ne pardonnait ni au pape ni au roi. Presque toutes les Eglogues de Pétrarque sont dans ce genre énigmatique et mystérieux: sans une clef, qu'on ne trouve pas toujours, il est impossible de les entendre.
[Note 640: ][ (retour) ] La XIIe.
Trois livres d'Epîtres terminent ses poésies latines. Elles sont adressées, soit aux personnes puissantes, telles que les papes Benoît XII et Clément VI, ou le roi Robert, ou le cardinal Colonne, soit à d'intimes amis, à Lélius, à Socrate, à Boccace, à Guillaume de Pastrengo, à Barbate de Sulmone, au bon père Denis. Le poëte y laisse courir librement ses pensées et son style à la manière d'Horace, et y parle comme lui, des événements et des circonstances particulières de sa vie. Fait-il bâtir à Parme cette jolie maison qu'il appelait son Parnasse Cisalpin, il écrit, à Guillaume de Pastrengo, qui habitait Vérone [641]; il lui rend compte de la vie qu'il mène, des occupations qu'il s'est faites. La première est de travailler à son poëme de l'Afrique; «la seconde, dit-il, est de bâtir une maison convenable à ma fortune. J'y emploie peu de marbre; je regrette souvent que vos montagnes soient si loin de nous, ou que l'Adige ne descende pas directement ici. Peut-être l'embellirais-je davantage; mais les vers d'Horace m'arrêtent: le tombeau revient à ma mémoire [642], et je me souviens de ma dernière demeure; je suis tenté d'épargner les pierres et de les réserver à un autre usage.» Prêt à quitter cette entreprise, à prendre en haine les maisons, à vouloir habiter les bois, si par hasard il aperçoit, dans le mur qu'on bâtit, une fente, une crevasse, il se met à gronder les ouvriers; ils lui répondent; il tire de leurs réponses des réflexions morales; il rentre en lui-même, et se reproche de vouloir une habitation durable pour un corps qui ne l'est pas; puis il presse de nouveau l'ouvrage, trop lent pour ses désirs. Il peint avec beaucoup de vérité ses retours de raison et de folie. Ce qui le console c'est que les autres hommes ne sont pas plus sages que lui: enfin, tout bien considéré, il rit de lui-même et de tout le monde. On voit que cela est tout-à-fait dans le goût d'Horace.
[Note 641: ][ (retour) ] L. II, ép. 19.
[Note 642: ][ (retour) ] Et non pas: Je me souviens de mon buste, busti, comme l'a plaisamment traduit l'abbé de Sade.
C'est de cette maison qu'il écrivait à Barbate de Sulmone, une jolie épître qui n'a que dix-huit vers. «J'ai, dit-il, une paisible campagne au milieu de la ville, et la ville au milieu de la campagne [643]. Ainsi quand je suis seul, le monde est tout près de moi; et quand la foule m'importune, j'ai à ma portée la solitude.... Je jouis ici d'un repos tel que les hommes studieux ne le trouvèrent ni dans le vallon retentissant du Parnasse, ni dans les murs de la ville de Cécrops [644], tel que les pieux habitans des sables de l'Egypte le goûtèrent à peine dans leurs déserts silencieux. O Fortune! épargne, je t'en supplie, un homme qui se cache: passe loin de son modeste seuil, et ne vas attaquer que la porte superbe des rois.»
[Note 643: ][ (retour) ] L. III, ép. 18.
[Note 644: ][ (retour) ] Athènes.
Des ordres imprévus, des affaires, l'obligation de se joindre à l'ambassade de Rome, viennent-ils le forcer à quitter sa douce retraite, et à retourner dans des lieux qu'il avait cru quitter pour toujours, il confie encore à Barbate le chagrin qu'il éprouve; il adresse à la Fortune ces plaintes, que peuvent s'appliquer ceux qui, nés comme lui avec des passions douces et des goûts paisibles, se trouvent lancés, malgré eux, dans les flots orageux du monde et des affaires. «O Fortune [645]! je n'ambitionne pas tes faveurs. Laisse-moi jouir d'une pauvreté tranquille: laisse-moi passer dans cette retraite champêtre le peu de jours qui me restent. Je ne connais ni l'ambition ni l'avarice; et tu me condamnes à des travaux sans fin! Ils semblent croître sans cesse avec la rapidité du temps. Quel port puis-je espérer pour ma vieillesse? O de combien de misères on est assailli dans ce monde! Les hauteurs tremblent; le milieu glisse; au bas on est foulé. Ce sont les bas lieux que je préfère; et je tremble comme si j'étais dans les nues. Voilà surtout de quoi je me plains. Si je voulais monter au sommet ou m'élancer sur les ondes, et que je fusse atteint de la foudre ou englouti par la tempête, j'aurais tort de gémir; mais les flots viennent me chercher sur le rivage, et des tourbillons m'engloutissent dans l'humble poussière où je suis caché.»