Scipion, encouragé par les conseils de son père, commence par envoyer son ami Lélius auprès de Syphax, pour l'engager à une alliance avec Rome. La description magnifique de la cour de ce roi maure, la réception qu'il fait à Lélius, le repas splendide qu'il lui donne, l'origine de Carthage chantée par un jeune musicien pendant ce repas, le récit que Lélius fait à Syphax de celle de Rome, des belles actions des anciens Romains, et de la mort de Lucrèce, qui fut la source de leur liberté, mort qui est ici racontée dans un morceau très-étendu, très-soigné, et où le poëte paraît avoir fait tous ses efforts pour se surpasser lui-même, tout cela remplit le troisième livre, sans que l'action du poëme soit, pour ainsi dire, encore entamée. Elle fait un pas au quatrième; mais c'est encore par un récit. Lélius, interrogé par Syphax, lui raconte la vie de Scipion, qu'il représente aussi grand à Rome que dans les camps, et dans la paix que dans la guerre. Il s'étend surtout avec complaisance sur le siége et la prise de Carthagène, où Scipion traita avec une bonté délicate et généreuse de jeunes et belles captives, et rendit la plus belle de toutes à un jeune prince son amant.

Mais cette dernière partie de l'action n'est point finie: il y a ici une lacune considérable, qu'aucun auteur italien n'a remarquée, tant ce poëme de l'Afrique, si souvent nommé dans les écrits dont Pétrarque est le sujet, est peu connu et peu lu. Le quatrième livre finit au moment où Lélius raconte à Syphax que, dans un appartement du palais, on entendait les cris des princesses et des jeunes femmes de leur suite, et que Scipion, sachant le danger qu'elles pouvaient courir si elles paraissaient aux yeux de son armée, défendit que l'on entrât dans leur asyle, et les fit conduire en sûreté loin du théâtre de la guerre. Au commencement du cinquième, ce n'est plus Lélius qui parle: on n'est plus à la cour de Syphax, pour assister à un festin et entendre des récits: l'alliance a été refusée: la guerre a éclaté: Syphax est vaincu; Scipion entre dans Cyrthe, capitale de ses états; et au lieu de l'histoire de la jeune princesse espagnole qui fut rendue à son amant, c'est celle de Sophonisbe, épouse de Syphax, que la ruine de ce roi, l'amour de Massinissa et l'horreur de la servitude forcent à se donner la mort. Ce poëme, que Pétrarque termina, mais auquel il ne mit jamais la dernière main, éprouva, après sa mort, quelques vicissitudes, dans lesquelles il est vraisemblable qu'il se sera perdu un livre entier. Ce livre devait contenir la fin du récit de Lélius, le refus de Syphax de s'allier avec les Romains, sa résolution subite de les attaquer lui-même, la marche de Scipion contre lui, le siége de Cyrthe et la prise de cette ville. Cette perte est peu regrettable, puisque le poëme a excité si peu d'intérêt qu'on ne s'est pas aperçu de la lacune qu'elle y a laissée.

L'action une fois reprise, marche jusqu'à la fin d'accord avec l'histoire; et quoiqu'il y ait d'assez longues digressions, l'invention y a si peu de part, qu'il paraît inutile de pousser plus loin cette analyse, pour arriver par une route directe à un événement prévu. La première idée de cet ouvrage avait transporté Pétrarque: ce fut sur son Africa qu'il voulut fonder sa gloire: ce fut le bruit que firent dans le monde les premiers livres, l'espérance qu'ils faisaient concevoir du reste, et le plaisir qu'eut le roi Robert à les entendre, qui firent décerner à l'auteur la couronne poétique. Mais le refroidissement où il tomba bientôt sur ce travail, la peine qu'il eut à le reprendre, l'imperfection où il le laissa toujours, prouvent que, dans le fond, il ne le sentait point en proportion avec ses forces, ni analogue à son génie. Dans sa vieillesse, il n'aimait point qu'on lui en parlât, ni que l'on témoignât la curiosité de le voir, et encore moins que l'infidélité de quelques amis en répandit des fragments. Un jour, à Vérone, plusieurs d'entre eux l'étant allé voir, firent tomber la conversation sur son poëme, et croyant lui faire plaisir, ils en chantèrent quelques vers [637]. Les larmes lui vinrent aux yeux, et il les pria en grâce de ne pas aller plus loin. Comme ils lui témoignaient leur surprise: «Je voudrais, dit-il, qu'il me fût permis d'effacer jusqu'au souvenir de cet ouvrage, et rien ne me serait plus agréable que de le brûler de mes propres mains.» Aussi, quelques instances qu'on pût lui faire, il se refusa toujours à le rendre public; les copies ne s'en multiplièrent qu'après sa mort, et ce fut par les soins de Coluccio Salutati et de Bocace, qui l'obtinrent de ses héritiers à force de prières. Malgré les défauts qui y dominent, et qui l'emportent de beaucoup sur les beautés, il est heureux qu'il se soit conservé, non pas pour la réputation du poëte, mais pour l'histoire de la poésie. C'est un monument précieux de cette époque de renaissance, bon à garder, comme ces tableaux et ces statues, productions de l'enfance de l'art, qui n'en augmentent ni la gloire ni les jouissances, mais que l'on n'examine pas sans fruit, quand on en veut étudier l'histoire.

[Note 637: ][ (retour) ] Squarzafichus. Vita Petr.

Les douze Eglogues latines de Pétrarque sont aussi bonnes à connaître par un autre motif. La plupart ont rapport à des circonstances de sa vie, et les interlocuteurs qu'il y emploie sont quelquefois, sous des noms déguisés, les personnages les plus illustres de son temps. Quelques unes sont de vraies satires, telles que la sixième et la septième, où le pape Clément VI est évidemment représenté sous le nom de Mition [638]. Dans la première des deux, saint Pierre, sous celui de Pamphile, lui reproche durement l'état de langueur et d'abandon où se trouve son troupeau. Qu'a-t-il fait de ces richesses champêtres que leur maître lui avait confiées? qu'en a-t-il su conserver? Mition répond qu'il conserve l'or que lui a produit la vente des agneaux, qu'il garde des vases précieux, les seuls dont il veuille se servir, ne daignant plus tremper ses lèvres dans ces vases grossiers dont leurs pères se servaient autrefois. Il a changé ses habits trop simples en vêtements magnifiques. Le lait dont il a fait des présents lui a procuré de puissants amis. Son épouse, bien différente de cette vieille qu'avait Pamphile, est toute brillante d'or et de pierreries. Les boucs et les béliers jouent dans la prairie, et lui, mollement couché, s'amuse à voir leurs jeux et leurs ébats. Pamphile entre dans une nouvelle colère contre ce berger coupable et efféminé; tu mérites, lui dit-il, les fouets, les fers, les douleurs même de la prison éternelle, ou quelque chose de pis encore.

[Note 638: ][ (retour) ] De mitis, doux, clément.

Mition, malgré sa douceur, perd patience. Il apostrophe à son tour son aigre censeur. «Serviteur infidèle et fuyard, ingrat pour le meilleur des maîtres, c'est à toi qu'appartiennent les fers, la croix, tous les supplices. On sait que la crainte d'un tyran superbe te fit abandonner ton troupeau.» Pamphile répond qu'il s'est repenti, qu'il a lavé ses taches dans le fleuve, et que sa pâleur s'est dissipée. «Que ne reviens-tu-donc, reprend Mition, habiter ces belles demeures? Pour moi je ne veux plus les quitter; je n'aime plus que les grandeurs; je ne serai plus le pasteur d'un pauvre troupeau. J'ai acquis par mes chants une aimable amie; j'aime à me parer pour lui plaire. Je fuis le soleil; je cherche des antres frais; je lave mes mains et mon visage dans une eau limpide; le berger de Bysance [639] m'a fait présent de ce miroir; je me plais à en faire usage. Mon épouse sait tout cela, et le souffre; je lui pardonne à mon tour bien des choses. Vous autres, vantez-vous d'amies obscures et inconnues; mais moi, que ma chère Epy me retienne toujours dans ses embrassements!..» Malheureux reprend Pamphile, est-ce ainsi que tu sers ton maître? Tu crois être en sûreté sous l'ombrage; mais il viendra changer en deuil tes plaisirs. Tu crois, réplique Mition, m'effrayer par de vaines paroles, mais les hommes de courage méprisent les dangers présents; les périls les plus éloignés font peur à ceux qui sont timides.»

[Note 639: ][ (retour) ] Selon l'abbé de Sade, c'est Constantin; mais c'est plutôt l'empereur d'Orient qui régnait alors. Du reste, les extraits qu'il donne de ces églogues sont tout-à-fait différents de ce qu'on voit ici. J'ignore où il avait pris plusieurs détails qui sont dans les siens; je sais seulement que je me suis, le plus que j'ai pu, conformé au texte, et que je me sers de la même édition de Bâle, 1581, dont il s'est servi lui-même.

Cette nymphe Epy, dont Mition adore les charmes, est la ville d'Avignon que Clément VI ne pouvait se résoudre à quitter. Dans la seconde de ces deux Eglogues, il est mis en scène avec elle. Il lui parle de la querelle qu'il vient d'avoir avec Pamphile, et de la menace que celui-ci lui a faite de l'arrivée du maître. Ils font ensemble le dénombrement du troupeau pour en pouvoir rendre compte. C'est là que la nymphe faisant passer en revue les cardinaux l'un après l'autre, déguisés sous des emblêmes tirés des troupeaux et de la vie pastorale, après avoir dit du bien de quelques uns en petit nombre, peint les autres sous les traits les plus hideux et les couleurs les plus noires. Il ne serait pas impossible, à l'aide de l'histoire et d'une liste des cardinaux de ce temps-là, de mettre les noms au bas de ces portraits. Ce travail d'érudition en vaudrait peut-être bien d'autres: mais peut-être aussi ne serait-il pas sans scandale; il est fâcheux pour une bergerie qu'on ne puisse, à de trop fréquentes époques, dévoiler la vie de ses bergers sans scandaliser le troupeau.

Le sujet de l'Eglogue suivante, qui est la huitième, est très-différent, et pourtant on y trouve encore des traits assez vifs contre Avignon et contre la cour. Pétrarque y a voulu consacrer l'explication orageuse qu'il eut avec le cardinal Colonne, lorsqu'à l'âge de quarante ans il prit la résolution de briser tous ses liens et d'aller se fixer en Italie. Il fait parler ce cardinal sous le nom de Ganymède, sans que l'on puisse deviner le motif ou l'à-propos de ce nom; il parle lui-même sous celui d'Amyclas, et il intitule cette Eglogue Divortium, la séparation, le divorce. Ganymède lui demande quelle est la cause de cette résolution subite, et pourquoi il veut quitter des lieux où autrefois il paraissait tant se plaire. «Mon père, répond Amyclas, le sage varie à propos dans ses desseins, c'est l'insensé qui s'y attache.... Que voulez-vous que je fasse? Je ne trouve ici ni des eaux pures, ni des pâturages salutaires; l'air même me fait craindre de le respirer. Pardonnez cette fuite nécessaire, et plaignez-moi d'y être forcé. Je suis entré pauvre dans votre bergerie; je retourne plus pauvre chez moi. Je ne possède ni plus de lait ni plus d'agneaux; je n'ai acquis que plus d'envieux et plus d'années. J'ai plus de peine à supporter l'orgueil; je le souffrais patiemment autrefois; l'âge avancé s'en irrite davantage. Il est honteux de vieillir dans la servitude. Que ma vieillesse au moins soit indépendante, et qu'une mort libre termine une vie esclave.»