Quatre jeunes gens qui en étaient, trouvèrent moyen de faire connaissance avec Pétrarque. Ils s'insinuèrent dans ses bonnes grâces par leur douceur, leur complaisance et l'honnêteté de leurs manières. Il se livra bientôt à eux sans défiance. Tous quatre avaient de l'esprit. Le premier ne savait rien, le second peu, le troisième un peu plus, et le quatrième plus encore; mais c'était un savoir incertain, embrouillé, joint, comme dit Cicéron, à tant de légèreté, de jactance, qu'il aurait peut-être mieux valu qu'il ne sût rien. «Car les lettres, ajoute sagement Pétrarque, sont pour beaucoup de gens une source de folie, pour presque tous elles en sont une d'orgueil, à moins qu'elles ne tombent, ce qui est fort rare dans un esprit naturellement bon, et qui ait été bien conduit [632].» Ils s'étaient appliqués principalement à l'histoire naturelle; ils savaient beaucoup de choses sur les animaux, les oiseaux, les poissons, «ils vous auraient dit, c'est Pétrarque qui parle, combien le lion a de poils à la tête, l'épervier de plumes à la queue [633]; et un nombre infini d'autres choses tout aussi vraies et aussi importantes que celles-là.» Pétrarque s'expliquait avec sa liberté ordinaire, et sur ces belles connaissances, et sur Aristote; ils en furent d'abord surpris, ensuite indignés. Ils finirent par tenir conseil entre eux; «pour condamner, dit Pétrarque, comme convaincue d'ignorance, non pas ma personne qu'ils aiment, mais ma renommée, qu'ils n'aiment pas.» Ils s'étaient donc rassemblés seuls, pour que la sentence qu'ils voulaient porter fût unanime; mais, pour se donner un air d'équité, ils voulurent qu'elle fût contradictoire. Ils alléguaient d'abord ce qui était favorable à Pétrarque, et répondaient ensuite de manière à détruire tout le bien qu'ils en avaient dit. Ainsi l'opinion publique, qui était en sa faveur, l'amitié des grands et même de plusieurs souverains, son éloquence universellement reconnue, son style dont personne ne contestait le mérite, furent successivement allégués, et l'on trouva toujours des raisons pour réduire à rien tous ces éloges. Enfin, ce singulier tribunal prononça tout d'une voix que Pétrarque était un ignorant, homme de bien [634]. Cette sentence avait été réellement portée et avait fait beaucoup de bruit à Venise. Pétrarque s'en était moqué d'abord; mais ses amis prirent la chose sérieusement, et voulurent absolument qu'il écrivît pour se défendre. C'est ce qu'il fit par ce Traité De sa propre ignorance et de celle de beaucoup d'autres.

[Note 632: ][ (retour) ] C'est le même sens qui est renfermé en moins de mots dans ce vers si vrai de notre Molière:

Et je vous suis garant

Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.

[Note 633: ][ (retour) ] Quot Leo pilos in vertice, quot plumas Accipiter in caudâ, etc., ub. sup.

[Note 634: ][ (retour) ] Scilicet me sine litteris virum bonum.

Après avoir fait l'histoire de ce jugement bizarre porté contre lui, Pétrarque paraît y souscrire et reconnaître son ignorance. Il s'en console, pourvu qu'en effet on le reconnaisse pour homme de bien. «Je me soucie peu, dit-il, de ce qu'on m'ôte, pourvu que j'aie en effet ce qu'on me laisse. Je ferais volontiers ce partage avec mes juges: qu'ils soient savants, et moi vertueux.» Mais ensuite, malgré ces traits de modestie, il fait un assez grand étalage d'érudition pour prouver l'injustice de cette sentence dictée par l'envie; et il en appelle à la postérité, par qui il ne doute point qu'elle ne soit réformée. Il passe en revue, dans ce Traité, la philosophie ancienne, et tourne en ridicule les atômes de Démocrite et d'Épicure, la Métempsycose de Pytagore, etc. Il fait voir que notre science se réduit à rien, ou à peu de chose, et il cite les plus grands philosophes qui en sont convenus de bonne foi. Presque tout ce qu'il dit est tiré des Tusculanes de Cicéron, de son Traité De la Nature des Dieux, et du livre De la Cité de Dieu, de saint Augustin. Il termine de la manière la plus digne d'un philosophe aimable, et que tout homme qui aurait, je ne dis pas son génie, mais son caractère, et qui se verrait, comme lui, poursuivi par l'injustice et par la haine, pourrait se rappeler avec plaisir et avec fruit. Après avoir passé en revue tous les grands hommes qui ont été en butte aux traits de la satire, Homère, Démosthène, Cicéron, Virgile, et tant d'autres, qui osera, dit-il, se plaindre qu'on écrive ou que l'on parle contre lui, lorsque de telles gens ont osé parler et écrire ainsi contre de tels hommes? «Il ne me reste donc plus que de m'adresser non-seulement à vous (Donat le grammairien, à qui il dédie ce Traité) et à un petit nombre d'autres, qui n'avez pas besoin d'être excités pour m'aimer, mais à mes autres amis et à mes censeurs eux-mêmes, de les prier et de les conjurer tous de m'aimer désormais, sinon comme un homme de lettres, au moins comme un homme de bien; sinon comme tel encore, du moins comme un ami; si enfin, par défaut de mérite, je ne suis pas digne de ce nom d'ami, que ce soit au moins comme un homme bienveillant et aimant qu'ils m'aiment [635]

[Note 635: ][ (retour) ] Ut deinceps me, si non ut hominem litteratum, at ut varum bonum; si ne id quidem, ut amicum; denique si amici nomen prœ virtutis inopiâ non meremur, at saltem ut benevolum et amantem ament.

Imitateur en tout de Cicéron, il semblait avoir pris de lui le besoin et l'habitude d'une correspondance épistolaire très-active avec ses amis et avec les principaux personnages de son temps. Les choses les plus simples de la vie et les affaires les plus importantes, tout lui fournissait un sujet de lettre. Il en avait brûlé des paquets, des coffres entiers, et cependant on a imprimé de lui dix-sept livres d'épîtres. Ils en contiennent près de trois cents, dont un assez grand nombre sont, par leur étendue, moins des lettres que de véritables traités, et on en connaît beaucoup encore qui n'ont jamais vu le jour. C'est là surtout qu'il faut chercher l'âme de Pétrarque et les détails les plus intéressants de sa vie. «Il avait, dit avec raison l'abbé de Sade [636], une amitié babillarde, et un cœur qui aimait à s'épancher.» Ce qui veut dire qu'il était un homme confiant, sensible, et un véritable ami. Ces lettres sont très-importantes pour l'histoire littéraire, pour celle des événements, et plus encore des mœurs du quatorzième siècle. Les portraits de la cour papale d'Avignon y sont horribles. Peut-être aussi sont-ils un peu chargés. Le style n'a pas, à beaucoup près, l'élégance et la pureté de celui de l'auteur qu'il avait choisi pour modèle; mais on y voit cependant, ainsi que dans ses autres œuvres latines, combien il avait gagné à l'avoir toujours sous les yeux, à le lire et à l'imiter sans cesse. Il écrivait avec abandon et sentiment à ses amis, aux Grands avec des égards, mais sans renoncer jamais à son ton habituel de franchise et d'indépendance; en écrivant, non-seulement à cette illustre et puissante famille des Colonne, ses bienfaiteurs, et qu'il appelle même ses maîtres, ou à ce tribun Rienzi, qui fut un instant le maître de Rome, ou à des prélats et à des cardinaux, mais même aux différents papes qu'il vit se succéder sur le trône d'Avignon et qu'il voulut toujours ramener en Italie, aux souverains de Milan, de Vérone, de Parme, de Padoue, au doge de Venise, au roi Robert, enfin à l'Empereur, il garde cet air de liberté noble et décente, qui convient à la philosophie et aux lettres, même avec les puissants de la terre, parce que, quand elles savent se respecter elles-mêmes, elles sont aussi une puissance.

[Note 636: ][ (retour) ] Mém. pour la Vie de Pétr., Préf. p. XLVIII.

Pétrarque ne gagna pas moins, dans sa poésie latine, à son commerce continuel avec Virgile, que dans sa prose à celui qu'il entretenait avec Cicéron. Si l'on compare ses vers avec tous ceux qui avaient été faits depuis les siècles de décadence, on y voit une différence telle, qu'il semble avoir retrouvé, du moins en partie, la langue qui paraissait totalement perdue. Les formes, les tours, les expressions, tout semble renaître. Il n'y manque qu'un degré de plus d'élégance et de poésie de style; mais ce degré est si considérable, qu'il le sépare presque autant de Virgile, que lui-même est séparé des versificateurs du moyen âge. Il ne se contenta pas de composer, à l'exemple du Cygne de Mantoue, douze églogues qu'il appela aussi ses Bucoliques; la palme de l'épopée le tenta; il entreprit et termina un poëme épique, dont le héros est ce grand Scipion, qui se couvrit de tant de gloire dans sa guerre d'Afrique, que, le premier de tous les Romains, il obtint de joindre à son nom celui du peuple qu'il avait vaincu.

Pétrarque n'intitula point son poëme Scipion, mais l'Afrique. Si l'essence de l'épopée est l'invention, si elle doit offrir à l'imagination une grande machine poétique, en même temps qu'une grande action historique à la mémoire, l'Afrique n'est point une épopée, mais un simple récit en vers. Ce qu'elle a de merveilleux occupe les deux premiers livres; et ce merveilleux se réduit à un songe, dans lequel le héros du poëme voit Publius Scipion son père; et encore l'idée de ce songe et plusieurs des traits dont il est rempli, sont-ils pris du fragment de Cicéron, si connu sous le titre de Songe de Scipion. Dans le premier livre, Publius Scipion raconte à son fils l'origine et les principaux faits de la première guerre punique, sans oublier la bataille où il fut tué en Espagne avec son frère Cnéus. Dans le second, il lui prédit l'heureux événement de la guerre qu'il va soutenir contre Carthage, son triomphe et l'abaissement de cette orgueilleuse rivale, et les effets qu'aura cette victoire sur les mœurs et la destinée de Rome. Il donne au jeune Scipion d'excellents avis sur les moyens de délivrer sa patrie des dangers extérieurs et intérieurs qui la menacent; mais quoiqu'il y ait dans tous ces discours de fort belles choses, souvent même très-heureusemeut exprimées, comme sur neuf livres que contient le poëme, ce songe en remplit deux entiers, on ne peut se dispenser, en le lisant, de trouver que le héros rêve beaucoup trop long-temps.