[Note 668: ][ (retour) ] Sennuccio, io vo' che sappi in qual maniera, etc. S. 189.
On ne peut se figurer quelles idées poétiques, recherchées quelquefois, mais pleines de grâce, de finesse, de nouveauté et toujours ingénieusement et poétiquement exprimées, les plus petits événements lui inspirent. Il apperçoit Laure dans la campagne. Tout à coup elle est surprise par les rayons du soleil; elle se tourne, pour l'éviter, du côté où est Pétrarque, et dans le même instant il paraît un nuage qui éclipse le soleil. Voici ce qu'il imagine là-dessus, et comment il peint cette scène, dont Laure, le soleil, le nuage et lui sont les acteurs [669]. «J'ai vu entre deux amants une dame honnête et fière, et avec elle ce souverain qui règne sur les hommes et sur les dieux. Le soleil était d'un côté, j'étais de l'autre. Dès qu'elle se vit arrêtée par les rayons du plus beau de ses amants, elle se tourna vers moi d'un air gai: je voudrais que jamais elle ne m'eût été plus cruelle. Aussitôt je sentis se changer en allégresse la jalousie qu'à la première vue un tel rival avait fait naître dans mon cœur. Je le regardai; sa face devint triste et chagrine; un nuage la couvrit et l'environna, comme pour cacher la honte de sa défaite.»
[Note 669: ][ (retour) ] In mezzo di duo amanti onesta altera, etc. Son. 92.
Dans une assemblée où était Pétrarque, Laure laisse tomber un de ses gants. Il s'en aperçoit et le ramasse. Laure le reprend avec vivacité, et il faut qu'il le lui cède. Ce n'est pas trop de quatre sonnets [670] pour peindre cette main d'ivoire qui vient reprendre son bien, et le plaisir d'un moment qu'il avait eu à se saisir de cette dépouille, et la peine mêlée d'enchantement que lui avait faite l'action de cette main charmante, et l'éclat dont avait brillé ce beau visage, et tout ce que ce triomphe passager et cette défaite avaient eu de ravissant et de triste pour lui. Au retour du printemps, et le premier jour de mai, Laure se promenait avec ses compagnes; Pétrarque la suit; on s'arrête devant le jardin d'un vieillard aimable, qui avait consacré toute sa vie à l'amour, c'était apparemment Sennucio del Bene [671], et qui s'amusait à cultiver des fleurs. Laure et Pétrarque entrent dans ce jardin. Le vieillard enchanté de les voir, va cueillir ses deux plus belles roses et leur donne en disant: non, le soleil ne voit pas un pareil couple d'amants. Ce mot, ces deux roses et toute cette petite action fournissent à Pétrarque un sonnet coloré pour ainsi dire de toute la grâce du sujet et toute la fraîcheur du printemps [672].
O bella man che mi distringi'l core, etc.
Non pur quell' una bella ignuda mano, etc.
Mia ventura ed amor m'havean si adorno, etc.
D'un bel, chiaro, polito e vivo ghiaccio, etc.Son. 166--169.
[Note 671: ][ (retour) ] J'adopte ici l'opinion de l'abbé de Sade. Plusieurs commentateurs, et entre autres Muratori, disent que ce fut le roi Robert, dans un voyage à Avignon: cela me paraît manquer de vraisemblance.
[Note 672: ][ (retour) ] Due rose fresche e colte in Paradiso, etc. Son. 207.
Une douzaine de jolies femmes vont avec Laure se promener en bateau sur le Rhône: elles montent, au retour, sur un charriot qui les ramène, Laure; assise à l'extrémité du char, dominait sur ses compagnes et les ravissait par les sons de sa voix. Pétrarque, témoin de ce spectacle, le retrace dans un sonnet et en fait un tableau charmant. [673] Un autre jour, il était auprès de Laure, ou dans une assemblée, ou dans une promenade. Il avait les yeux fixés sur elle, et paraissait rêver doucement: elle lui mit la main devant les yeux sans rien dire. Il y avait dans cette rêverie, dans ce genre et dans ce silence un sujet pour des vers pleins de sentiment, et malheureusement dans ceux que fit Pétrarque, il n'y a que de l'esprit [674]. Il y a de l'esprit encore, mais beaucoup de sentiment et de poésie dans plusieurs sonnets qu'il fit pour consoler Laure d'un chagrin très-grand, sans doute, mais dont on ignore le sujet [675]. «J'ai vu sur la terre des mœurs angéliques et des beautés célestes, qui n'ont rien d'égal au monde. Leur souvenir m'est doux et pénible, car tout ce que je vois ailleurs n'est plus que songe, ombre et fumée. J'ai vu pleurer ces deux beaux yeux, qui ont fait mille fois envie au soleil: et j'ai entendu prononcer, en soupirant, des paroles, qui feraient mouvoir les montagnes et s'arrêter les fleuves. L'amour, la sagesse, le courage, la pitié, la douleur formaient en pleurant un concert plus doux que tout ce qu'on entend dans le monde; et le ciel était si attentif à cette divine harmonie, qu'on ne voyait sur aucun rameau s'agiter le feuillage, tant l'air et les vents en étaient devenus plus doux.--Partout où je repose mes yeux fatigués, dit-il dans un autre de ses sonnets [676], partout où je les tourne pour apaiser le désir qui les enflamme, je trouve des images de la beauté que j'aime, qui rendent à mes feux toute leur ardeur. Il semble que, dans sa belle douleur, respire une pitié noble, qui est pour un cœur bien né la chaîne la plus forte. Ce n'est pas assez de la vue, elle y ajoute encore, pour charmer l'oreille, sa douce voix et ses soupirs, qui ont quelque chose de céleste. L'amour et la vérité furent d'accord avec moi pour dire que les beautés que j'avais vues étaient seules dans l'univers, et n'avaient jamais eu rien de semblable sous le ciel; jamais on n'entendit de si touchantes et de si douces paroles, et jamais le soleil ne vit de si beaux yeux verser de si belles larmes.»
[Note 673: ][ (retour) ] Dodici donne onestamente lasse, etc. Son. 189.
[Note 674: ][ (retour) ] In quel bel viso ch'io sospiro e bramo, etc. Son. 219.