[Note 56: ][ (retour) ]

Ciacco, il tuo affanno
Mi pesa sì ch'a lagrimar m'invita
.

Nous avons vu Minos à l'entrée du second cercle, et le troisième gardé par Cerbère; Pluton en personne préside au quatrième [57]. Pluton, le grand ennemi, hurle d'une voix enrouée, et prononce des paroles étranges, où l'on ne distingue que le nom de Satan [58]. Dans ce cercle, les âmes lancées les unes contre les autres se poussent et se heurtent sans cesse comme, dans le gouffre de Caribde, une onde se brise contre une autre onde qu'elle rencontre. Elles jettent de grands cris; et quand leurs poitrines se sont choquées, elles se retournent en criant plus horriblement encore, et reviennent jusqu'à la moitié du cercle, où elles trouvent de nouveau des poitrines ennemies qui les repoussent. Ce sont les prodigues et les avares qui se tourmentent mutuellement ainsi. Ceux qui ont la tête tonsurée attirent l'attention du poëte; il demande à son guide si ce sont tous des gens d'église. Ce sont, répond Virgile, des prêtres, des cardinaux et des papes, qui ont poussé l'avarice au dernier excès. Dante voudrait en reconnaître quelques uns; mais, lui dit son maître, le vice honteux dont ils se sont souillés les rend méconnaissables et inaccessibles à toute recherche. Il prend de-là occasion de couvrir d'un juste mépris les biens et les faveurs de la fortune, dont le commun des hommes tire tant d'orgueil. Tout l'or, dit-il, qui est sous le globe de la lune, ou qui appartint jadis à ces âmes fatiguées, ne pourrait procurer à l'une d'entre elles un seul instant de repos [59]. Dante demande ce que c'est donc que cette fortune qui dispose de tous les biens, et Virgile lui fait cette belle réponse; «Ô créatures insensées! dans quelle ignorance vous croupissez [60]! Celui dont la science est au-dessus de tout, créa les cieux; il leur donna des guides qui les conduisent, qui en font briller chaque partie vers la partie qu'elle doit éclairer, et distribuent également la lumière; de même il donna aux splendeurs mondaines une conductrice générale qui y préside, qui change quand le temps en est venu ces biens fragiles, et les fait passer de peuple en peuple et d'une race à une autre race, sans que la sagesse humaine y puisse mettre obstacle. Les uns commandent, les autres languissent au gré de ses jugements, qui sont cachés comme le serpent sous l'herbe. Tout votre savoir lui résiste en vain; elle pourvoit, juge, conserve son empire comme les autres intelligences. Ses permutations n'ont point de trêve; la nécessité la force à un mouvement rapide; tant arrivent souvent des vicissitudes nouvelles. C'est elle que blâment et que maudissent ceux mêmes qui lui devraient des remercîments et des éloges; mais elle a su se rendre heureuse, et ne les entend pas. Avec une joie égale à celle des autres créatures supérieures, elle fait comme elles tourner sa sphère, et jouit de sa félicité».

[Note 57: ][ (retour) ] C. VII.

[Note 58: ][ (retour) ]

Pape Satan, pape Satan aleppe,
Comincià Pluto, con la voce chioccia
.

Les commentateurs sont curieux à voir s'évertuer sur ce début de chant. Boccace y a vu le premier la surprise et la douleur. Selon lui, Pape vient du latin papœ, et c'est de ce mot que s'est formé le nom de Pape donné au souverain Pontife, dont l'autorité, dit-il, est si grande, qu'elle fait naître la surprise et l'admiration dans tous les esprits. Pape Satan est répété deux fois pour marquer mieux cette surprise. Aleppe vient d'aleph, première lettre de l'alphabet des Hébreux. Chez eux aleppe, comme ah chez les Latins, est un adverbe qui exprime la douleur. Pluton, qui est le démon de l'avarice, s'écrie donc en voyant des hommes vivants; il invoque Satan, chef de tous les démons, et par cette interjection douloureuse, il l'appelle à son secours. Landino l'explique de même, sans oublier l'étymologie du nom du Pape, ainsi appelé, dit-il, comme chose très-admirable parmi les Chrétiens. A cela près, Velutello, Daniello, et dans un temps plus rapproché Venturi, donnent la même explication. Le P. Lombardi est de leur avis sur l'interjection pape, mais non pas sur le sens qu'ils donnent au mot aleppe, ni sur l'appel qu'ils supposent que Pluton fait à Satan. Aleppe est en effet, selon lui, l'aleph des Hébreux ajusté à l'italienne, comme on dît Giuseppe pour Joseph; mais il ne connaît aucun maître de langue hébraïque qui attribue à l'aleph cette signification plaintive. Aleph signifie, entr'autres choses, chef, prince, etc., et c'est dans ce sens qu'il doit être pris ici. Satan, qui en hébreu veut dire adversaire, ennemi, et Pluton, démon des richesses, le plus dangereux ennemi de l'homme, et qui préside au cercle où sont punis les prodigues et les avares, ne sont qu'un seul et même personnage. Pluton s'apostrophe lui-même: ô Satan, dit-il, ô Satan, chef des Enfers! comme s'il voulait continuer: a-t-on pour toi si peu de respect que de pénétrer vivant dans ton empire? Du reste, Lombardi pense que le poëte a employé ce mélange d'idiomes divers, afin de rendre plus horrible le langage de Pluton. Malheureusement, il ajoute à cette conjecture sage celle-ci, qui le paraît un peu moins: «Ou peut-être est-ce pour nous montrer Pluton savant dans toutes les langues». Benvenuto Cellini, artiste célèbre et esprit bizarre du seizième siècle, donne, dans les mémoires de sa vie, une explication plus plaisante. Il prétend que le Dante avait pris au châtelet de Paris, ce qu'il met ici dans la bouche de Pluton. L'huissier, pour faire faire silence; criait: Paix! paix! Satan, allez! paix. Benvenuto étant à Paris, s'était attiré un procès par l'extravagance de ses manières, et ayant été obligé de comparaître au Châtelet, il y entendit l'huissier crier plusieurs fois: Paix! paix! Satan, allez! paix. Il est vrai que c'était au temps de François Ier., mais cet original de Cellini assure que cela était ainsi dès le siècle du Dante, et donne très-sérieusement cette origine aux paroles énigmatiques de Pluton.

[Note 59: ][ (retour) ]

Che tutto l'oro ch'è sotto la luna
O che già fu di quest'anime stanche
Non poterebbe farne posar una
.

[Note 60: ][ (retour) ]

O creature sciocche
Quanta ignoranza è quella che v'offende
!
Colui lo cui saver tutto trascende
Fece li cieli; e diè lor chi conduce,
Si ch'ogni parte ad ogni parte splende,
Distribuendo ugualmente la luce:
Similemente agli splendor mondani
Ordinò general ministra e duce,
Che permutasse a tempo li ben vani
Di gente in gente e d'uno in altro sangue,
Oltre la difension de'senni umani;
Perch'una gente impera, e l'altra langue,
Seguendo lo giudicio di costei
Ched'è occulto, com' in erba l'angue.
Vostvo saver non ha contrasto a lei:
Ella provvede, giudica e persegue
Suo regno, come il loro gli altri dei.
Le sue permutazion non hanno triegue;
Necessità la fa esser velore,
Si spesso vien chi vicenda consegue.
Quest'è colei ch'è tanto posta in croce
Pur da color che le dovrian dar lode,
Dandole biasmo a torto e mala voce.
Ma ella s'è beata e ciò non ode:
Con l'altre prime creature lieta
Volve sua spera, e beata si gode
.

On ne trouve dans aucun poëte un plus beau portrait de la fortune, peut-être pas même dans cette belle ode d'Horace (ô Diva gratum quœ regis Antium), au-dessus de laquelle il n'y a rien, sur le même sujet, dans la poésie antique. Dante a profité d'une idée de l'ancienne philosophie, adoptée par le christianisme, de cette idée d'une intelligence secondaire chargée de présider à chacune des sphères célestes; et il a en quelque sorte ressuscité et rajeuni la déesse de la Fortune, en plaçant une de ces intelligences à la direction de la sphère des biens de ce monde. C'est un de ces morceaux du Dante qui sont rarement cités, mais que relisent souvent ceux qui ont une fois vaincu les difficultés et goûté les beautés sévères de ce poëte inégal et sublime.

Les deux voyageurs traversent dans sa largeur ce quatrième cercle. Ils trouvent sur l'autre bord une source bouillonnante, dont l'eau trouble et noirâtre descend dans le cercle inférieur, et y forme le marais du Styx. Des ombres nues et furieuses sont plongées dans la fange de ce marais; elles se frappent non seulement des mains, mais de la tête, de la poitrine, des pieds, et se déchirent par morceaux avec les dents [61]. Ce sont les ombres des hommes qui ont été sujets à la colère. Il y en a qui sont plus enfoncées encore, et qui font bouillonner la fange en voulant exhaler, du fond où elles sont plongées, des plaintes qu'on ne peut entendre. Dante et Virgile descendent au cinquième cercle, en suivant le cours du ruisseau. A l'entrée de ce cercle, et sur le bord du Styx, ils trouvent une tour, au haut de laquelle brillent deux flammes [62]. Une troisième répond à ce signal. Aussitôt ils voient à travers la fumée qui couvre le marais, venir à eux une barque conduite par Phlégias, chargé de faire passer le Styx aux âmes qui se présentent. Ils entrent dans la barque. Quand ils sont au milieu du marais, couvert de ces âmes qui se frappent et se déchirent, une d'elles se lève, saisit le bord de la barque, et veut y entrer. Dante et Virgile la repoussent. Virgile félicite son élève de la colère qu'il vient de montrer; il l'embrasse, et bénit celle qui l'a porté dans ses flancs. Cet homme, lui dit-il, fut rempli d'orgueil, et n'a laissé la mémoire d'aucun acte de bonté; aussi son ombre est-elle toujours en fureur. Combien n'y a-t-il pas là haut de grands rois qui seront ici plongés comme des porcs dans la fange [63]! Dante voudrait voir cette ombre replongée dans le limon bourbeux; ce désir est satisfait. Tous les autres damnés se réunissent contre ce misérable; tous crient à Philippe Argenti; et cet esprit bizarre se mord de ses propres dents.

[Note 61: ][ (retour) ]

Vidi genti fangose in quel pantano,
Ignude tutte e con sembiante offeso.
Questi si percotean, non pur con mano,
Ma con la testa, e col petto, e co' piedi,
Troncandosi co' denti a brano a brano
.

[Note 62: ][ (retour) ] C. VIII.