[Note 63: ][ (retour) ]

Quanti si tengon or lassù gran regi
Che quì staranno come porci in brago,
Di se lasciando orribili dispregi
!

Argenti avait été un Florentin riche, puissant, d'une force extraordinaire, et qui était d'une violence égale à sa force. On ne sait pour quel motif particulier, parmi tant de Florentins qui, dans ce temps de factions, devaient s'être livrés à des fureurs et à des emportements coupables, Dante a choisi celui-ci, qui figura peu dans les affaires; ni pourquoi de l'incendiaire Phlégias qui, dans l'enfer de Virgile, apprend aux hommes à ne pas mépriser les Dieux, il a fait dans le sien un conducteur de barque et un second Caron. Cependant, c'est à la cité même du prince des Enfers que Phlégias passe les âmes; il les passe de la partie des supplices les plus doux à celle des plus terribles: en un mot, il les dépose à l'entrée de cette horrible cité, qui s'étend depuis le sixième cercle jusqu'au fond, où est enchaîné Lucifer. C'est là que sont punis les incrédules, les hérésiarques, et tous ceux dont les crimes attaquent plus directement la Divinité. Phlégias semble donc dans cet Enfer, comme dans l'autre, apprendre aux âmes, non plus par son propre supplice, mais par ceux auxquels il les conduit, à respecter les dieux.

La cité se présente avec ses tours enflammées et ses murs de fer. Phlégias dépose les deux poëtes à l'une des portes. Elle est gardée par des milliers de démons, qui s'irritent en voyant un homme vivant, et s'opposent à son passage. Virgile entre en pour-parler avec eux, et Dante attend avec crainte le résultat de la conférence: elle est rompue. Les démons rentrent dans la ville, et ferment la porte devant Virgile, qui veut y pénétrer avec eux. Il est sensible à cette offense; mais il annonce à son disciple qu'elle sera punie, et que quelqu'un va bientôt leur ouvrir l'entrée de ce séjour. Cependant, au haut de l'une des tours [64], ils voient paraître trois furies teintes de sang, ceintes de serpents verts, et portant aussi des serpents pour chevelures. Virgile reconnaît les suivantes de la reine des pleurs éternels; il reconnaît Mégère, Alecton, Tisiphone. Elles se déchirent le sein avec leurs ongles, ou le frappent avec leurs mains, en jetant des cris si terribles que Dante effrayé se serre auprès de son maître [65]. Tout ce tableau est peint avec les plus fortes couleurs et la touche la plus fière.

[Note 64: ][ (retour) ] C. IX.

[Note 65: ][ (retour) ]

Vidi dritte ratto
Tre furie infernal di sangutte tinte,
Che membra femminili avean ed atto
E con idre verdissime eran cinte:
Serpentelli e ceraste avean per crine
Onde le fiere tempie eran avvinte.
E quei che ben conobbe le meschine
Della regina dell'eterno pianto,
Guarda, mi disse, le feroci Erine
.
Con l'unghie si fendea ciascuna il petto;
Battean si a palme e gridavan sì alto
Che mi strinsi al poeta per sospetto
.

Les furies veulent lui montrer la tête de Méduse, la terrible Gorgone. Virgile lui crie de fermer les yeux, et les lui couvre de ses deux mains. Le poëte s'interrompt ici; il avertit les hommes qui ont un entendement sain d'admirer la doctrine secrète cachée sous le voile étrange de ses vers. Cet avis ne convient peut-être pas plus à cet endroit de son poëme qu'à beaucoup d'autres, où il voulait en effet que l'on cherchât toujours quelque sens caché, intention que les commentateurs ont plus que remplie; mais ces trois vers sont très-beaux; tous les Italiens les savent et les citent souvent:

O voi ch'avete gl'intelletti sani,
Mirate la dottrina che s'asconde
Sotto'l velame degli versi strani
.

«Déjà s'avançait sur les noires eaux du Styx un bruit qui répandait l'épouvante et faisait trembler les deux rivages [66]. Tel qu'un vent impétueux, né du choc des vapeurs contraires, frappe la forêt, rompt les branches, les abat, les emporte, s'avance avec orgueil parmi des tourbillons de poussière, et met en fuite les animaux et les bergers». Un ange, annoncé par ce bruit terrible, traverse le Styx à pied sec. Tout exprime en lui la colère. Arrivé à la porte, il la touche d'une baguette; elle s'ouvre sans résistance. Il fait aux démons les reproches les plus durs et les plus sanglants; il leur ordonne de laisser entrer Dante et son guide, mais sans parler aux deux poëtes, et de l'air d'un homme occupé d'objets plus graves et plus importants que ceux qui sont devant lui [67]. Ils entrent, et voient s'étendre de toutes parts une vaste campagne pleine de douleurs et d'affreux tourments [68].

[Note 66: ][ (retour) ]

E già venia su per le torbid onde
Un fracasso d'un suon pien di spavento,
Per cui tremavan amendue le sponde;
Non altrimenti fatto che d'un vento
Impetuoso per gli avversi ardorì,
Che fier la selva e senza alcun rattento
Li rami schianta, abbatte e porta i fiori:
Dinanzi polveroso va superbo,
E fa fuggir le fiere e gli pastorì
.

[Note 67: ][ (retour) ]

E non fe' motto a noi, ma fe' sembiante
D'uomo cui altra cura stringa e morda
Che quella di colui che gli è davante.