[Note 68: ][ (retour) ]

E veggio ad ogni man grande campagna,
Piena di duolo e di tormento rio
.

L'imagination du poëte lui rappelle les plaines d'Arles, ou était un grand nombre de tombeaux célèbres par des traditions fabuleuses, et les environs de Pola, ville d'Istrie, qu'entouraient aussi de nombreuses sépultures; c'est ainsi que se présente à ses yeux cette triste campagne, mais avec un aspect plus terrible. Elle est toute remplie de tombeaux séparés par des flammes qui les brûlent et les rougissent, comme la fournaise rougit le fer. Leurs couvercles étaient levés, et il en sortait des gémissements qui paraissaient arrachés par les plus horribles souffrances. Virgile passe par un sentier étroit entre les tombes enflammées et le mur de la cité [69]. Dante le suit; il apprend que les malheureux enfermés dans ces tombeaux sont les hérésiarques; il serait plus juste de dire les incrédules, car une partie de ce vaste cimetière renferme Épicure et tous ses sectateurs, qui font mourir l'âme avec le corps [70]. Dante témoignait à Virgile le désir de voir quelques uns de ces infortunés, lorsque la voix de l'un d'eux se fait entendre. «O Toscan, dit cette voix, toi qui parcours vivant la cité du feu, en parlant avec tant de sagesse, reste dans ce lieu, je te prie; ton langage atteste que tu es né dans cette noble patrie, qui n'eut peut-être que trop à se plaindre de moi». C'était Farinata degli Uberti qui s'était levé dans son tombeau, où on le voyait jusqu'à la ceinture. La poitrine et la tête élevées, il semblait témoigner pour l'Enfer un grand mépris. Farinata avait été Gibelin dans le temps que Dante et sa famille étaient Guelfes; il passait de son vivant pour un esprit fort, ne croyait point à une autre vie, et en concluait que pendant celle-ci il fallait ne songer qu'à jouir.

[Note 69: ][ (retour) ] C. X.

[Note 70: ][ (retour) ]

Suo cimitero da questa parte hanno
Con Epicuro tutti i suoi seguaci
Che l'anima col corpo morta fanno.

Tandis que Dante et lui, après s'être reconnus, se parlent avec quelque aigreur, une autre ombre se lève d'un tombeau voisin, regarde alentour du poëte, comme pour voir si quelqu'un est avec lui, et voyant qu'il n'y a personne, elle lui dit en pleurant: «Si c'est l'élévation de ton génie qui t'a fait pénétrer dans cette sombre prison, où est mon fils, et pourquoi n'est-il pas avec toi»? Dante le reconnaît à ces paroles et au genre de son supplice pour Cavalcante Cavalcanti, père de son ami Guido, et qui avait eu la réputation d'un épicurien et d'un athée. Dante parle, dans sa réponse, de Guido Cavalcanti comme de quelqu'un qui n'est plus. Comment, reprend son père, est-ce qu'il a perdu la vie? est-ce que ses yeux ne jouissent plus de la douce lumière? Il s'aperçoit que Dante hésite à répondre; il retombe dans son sépulcre, et ne reparaît plus [71]. Voilà encore une de ces beautés fortes et neuves qui n'avaient point de modèle avant notre poëte, et qui sont à jamais dignes d'en servir.

[Note 71: ][ (retour) ]

Quando s'accorse d'alcuna dimora
Ch'io faceva dinanzi alla riposta,
Supin ricadde e più non parve fuora.

Avant de sortir de cette enceinte, Dante apprend de Farinata que l'empereur Frédéric II et le cardinal Ubaldini sont dans deux tombeaux voisins. Frédéric ne fut cependant point hérésiarque, mais en querelle ouverte avec les papes, et excommunié par eux; ce qui n'est pas tout-à-fait la même chose. Quant au cardinal, c'était, dit Landino dans son commentaire sur ce vers, un homme d'un grand mérite et d'un grand courage, mais qui avait les mœurs d'un tyran plutôt que d'un prêtre; il était Gibelin, et ne se faisait point scrupule d'aider ce parti aux dépens de l'autorité pontificale. Les Gibelins l'ayant payé d'ingratitude, il dit naïvement que cependant s'il avait une âme, il l'avait perdue pour eux. Ce propos marquait sur la nature de l'âme une opinion peu canonique, et qu'il n'est pas séant d'avouer en habit de cardinal.

Au centre de tous ces tombeaux [72], dont le dernier est celui d'un pape, Anastase II, des pierres brisées forment l'ouverture d'un profond abîme, d'où sort une vapeur empestée. Les deux poëtes arrivent au bord, et Virgile explique au Dante ce que contient cet abîme. Il est divisé dans sa profondeur en trois cercles, tels que ceux qu'ils ont déjà parcourus, mais où les crimes sont plus grands et les peines plus cruelles. Tout mal se fait ou par violence ou par fraude. La fraude étant le vice propre à la nature de l'homme [73], déplaît le plus à Dieu; les traîtres sont donc jetés dans le cercle inférieur pour y éprouver plus de tourments. Dans le premier des trois cercles c'est la violence qui est punie, et dans trois divisions différentes de ce cercle, selon les trois sortes de violence, selon que par ce vice on a offensé Dieu, soi-même ou le prochain. On offense le prochain par la ruine, l'incendie ou l'homicide; on s'offense soi-même en portant sur soi une main violente, en dissipant et perdant au jeu tout son bien; on offense Dieu en le blasphémant, en outrageant la nature, en méconnaissant sa bonté. Les homicides, les incendiaires et les brigands sont tourmentés dans la première des trois divisions; les suicides et les prodigues de leur propre bien, dans la seconde; les blasphémateurs, les hommes coupables du vice contre nature et les usuriers [74], dans la troisième.

[Note 72: ][ (retour) ] C. XI.

[Note 73: ][ (retour) ] Parce qu'elle consiste, non dans l'abus des forces qui lui sont communes avec les autres animaux, mais dans l'abus de l'intelligence et de la raison, qualités qui lui sont propres. (Venturi.)