[Note 74: ][ (retour) ] Le texte dit:
E però la minor giron suggella
On n'entend que trop bien ce que signifie le nom de cette ville de Palestine: quant à celui de Cahors, on l'explique en disant que cette ville de Guienne était alors un repaire d'usuriers, et que le poëte la nomme ici pour signifier l'usure. Du Cange, dans son glossaire de la basse latinité, lui donne en effet cette signification au mot Caorcini. Boccace dit, dans son commentaire sur ce vers, en parlant du penchant général des habitants de Cahors pour l'usure, et de l'ardeur avec laquelle ils l'exerçaient: Per ta qual cosa è tanto questo lor miserabile esercizio divulgato, e massimamente appo noi, che come l'huom dice d'alcuno, egli è Caorsino, così s'intende che egli sia usurajo.
Del segno suo e Sodomma e Caorsa.
La fraude s'exerce ou contre l'homme qui se fie à nous, ou contre celui qui n'a pas cette confiance. Les hypocrites, les faussaires, les simoniaques, etc. sont tous dans cette dernière classe de criminels, et sont punis dans différentes divisions du second cercle. Les traîtres ou ceux qui ont trahi la confiance et l'amitié occupent seuls le troisième cercle, qui est le neuvième et dernier de tout l'enfer. Tel est le formidable espace qui leur reste à franchir.
Dante, avant de s'y engager, fait quelques questions à son guide. Pourquoi, lui demande-t-il, les criminels qu'ils ont vus jusqu'à présent, les paresseux, les voluptueux et les autres, sont-ils moins cruellement punis que ces derniers coupables? Virgile répond en lui rappelant la distinction que la morale établit entre l'incontinence, la méchanceté et la férocité brutale, trois vices que le ciel réprouve, mais dont le premier l'offense moins que les deux autres. Cette distinction est dans la morale d'Aristote [75], ce qui prouve que l'étude de ce philosophe était familière à notre poëte [76]. Pourquoi, demande-t-il encore, l'usure est-elle mise au rang des actes de violence qui outragent Dieu et la nature? Virgile prend sa réponse dans la philosophie générale, dans la physique d'Aristote et dans la Genèse. Mettant à part la singularité de cette dernière citation, dans la bouche de celui qui la fait, son explication, un peu obscure, est, dans sa première partie surtout, pleine de force et de dignité. «La philosophie, dit-il, apprend en plus d'un endroit à ceux qui s'y appliquent que la Nature tire sa source de la divine intelligence et de son art [77]. Rappelle-toi bien ta physique [78]; tu y trouveras que votre art, à vous autres mortels, suit autant qu'il le peut la Nature, comme le disciple suit son maître: votre art est donc, pour ainsi dire, le petit-fils de Dieu. Souviens-toi encore que, selon la Genèse, c'est de la Nature et de l'Art que l'homme, dès le commencement, dut tirer sa vie, et ensuite ses progrès [79].
[Note 75: ][ (retour) ] Au commencement du septième livre.
[Note 76: ][ (retour) ] L'expression dont se sert Virgile fait voir combien le Dante avait particulièrement étudié ce traité de morale. Il ne nomme point, il ne désigne même pas Aristote; il dit simplement: Ne te rappelles-tu pas la manière dont ta morale traite des trois dispositions que le ciel réprouve?
Non ti rimembra di quelle parole
Con le quai la tua etica pertratta
Le tre disposizion che'l ciel non vuole, etc.
Filosofia, mi disse, a chi l'attende,
Nota, non pure in una sola parte,
Come natura lo suo corso prende
Dal divino intelletto, e da sua arte.Il distingue ici, à la manière de Platon et des théologiens, les idées divines qui sont éternelles, et l'opération ou la volonté qu'il nomme art, et dont il fait le prototype de l'art humain.
[Note 78: ][ (retour) ] Virgile dit encore ici la tua fisica, pour la physique d'Aristote, dans laquelle on trouve en effet au second livre, et par conséquent, comme dit le texte, non dopo molte carte, cette comparaison de l'art humain, qui suit la nature, avec le disciple qui suit son maître. Dante ne pouvait pas faire une profession plus ouverte d'aristotélisme, et il était en même temps Platonicien.
[Note 79: ][ (retour) ] Ce n'est qu'implicitement que la Genèse dit cela. Le Paradis terrestre fut donné à l'homme ut operaretur et custodiret illum. Gen. II. 15. Après l'en avoir chassé, Dieu lui dit: In sudore vultûs tui vesceris. Gen. III. 19. Cela suffit au poëte pour y voir que Dieu destina la nature et ses productions aux besoins de l'homme; mais que l'homme dut employer l'art ou le travail, pour en tirer sa subsistance, et les progrès de la société.
Da queste (la nature et l'art), se tu ti rechi a mente
Lo Genesi, dal principio convene
Prender sua vita ed avanzar la gente.Cela eût été très bon dans la bouche de Dante lui-même: il ne s'est pas aperçu de l'inconvenance que cette citation de la Genèse avait dans celle de Virgile.
Or, l'usurier tient une route contraire; il méprise et la Nature et l'Art, puisqu'il met ailleurs toute son espérance.
Ces explications finies, les deux voyageurs s'avancent vers le premier de ces trois cercles redoutables. Le monstre qui garde l'entrée du premier cercle est le Minotaure [80], et une foule de Centaures armés de flèches errent au bas des rochers, dans l'intérieur du cercle, sur les bords d'un fleuve de sang. Les commentateurs disent, avec assez d'apparence, que Dante a voulu désigner par ces monstres moitié bêtes et moitié hommes, la férocité brutale des hommes livrés à la violence qui sont punis dans ce cercle de l'Enfer. Il descend, avec son guide, de pointe en pointe de rochers, et arrive enfin au bord de ce fleuve de sang bouillant, où des damnés plongés jusqu'aux yeux jettent des cris horribles. Ici, leur dit un des Centaures, sont punis les tyrans qui ont versé le sang et envahi la fortune des hommes [81], et il leur en nomme plusieurs, tant anciens que modernes, Alexandre, le cruel Denys de Sicile, Azzolino, Obizzo d'Est [82] et d'autres encore, parmi lesquels Dante se garde bien d'oublier Attila.