[Note 80: ][ (retour) ] C. XII. Le poëte appelle énergiquement ce monstre l'Infamia di Creti. On s'apercevra que dans ce chant, comme dans quelques autres, je passe sous silence beaucoup de détails, dont plusieurs cependant ont dans l'original un grand mérite poétique; mais j'ai dû me borner à ce qui est nécessaire pour saisir le fil de l'action et indiquer les principales beautés du poëme. En me prescrivant de faire une analyse très-rapide, j'ai encore à craindre de l'avoir faite beaucoup trop longue.

[Note 81: ][ (retour) ]

E'l gran Centauro disse: ei son tiranni
Che dier nel sangue e nell' aver di piglio:
Quivi si piangon gli spielati danni
.

[Note 82: ][ (retour) ] Denys de Syracuse, Azzolino, nommé plus communément Eccelino, tyran de Padoue, Obizzo d'Est, marquis de Ferrare et de la Marche d'Ancône, tyran cruel et rapace, ne font ici aucune difficulté: il n'y en a que sur Alexandre. Vellutello le premier, ensuite Daniello, et plus récemment Venturi, ont prétendu dans leurs commentaires que ce tyran était Alexandre de Phère; Landino et les autres premiers commentateurs avaient établi que c'était Alexandre surnommé le Grand, et le père Lombardi a embrassé leur opinion. D'après Justin, qui raconte des traits nombreux de cruauté exercés par ce conquérant, sur ses parents et ses plus intimes amis, et d'après l'énergique expression de Lucain, qui l'appelle felix prœdo, Pharsale, X. 21, on peut, dit-il, le placer avec justice parmi les tyrans che dier nel sangue e nell' aver di piglio. Le nom d'Alexandre seul, et sans autre désignation, dit assez l'intention du poëte; et l'omission qu'il a faite de lui parmi les grandes âmes, Spiriti magni, qu'il place dans les Limbes, prouve qu'il le réservait pour ce lieu de supplices.

Le centaure transporte ensuite les deux poëtes sur sa croupe de l'autre côté du fleuve, où ils trouvent un bois épais qui n'est percé d'aucune route, planté d'arbres à feuilles noires, dont les branches tortueuses portent au lieu de fruits, des épines et des poisons [83]. Les harpies, dont notre poëte trace le hideux portrait d'après celui qu'en a fait Virgile, habitent ce bois affreux; il entend de toutes parts des gémissements, et ne voit point ceux qui les poussent. Son maître lui dit d'arracher une branche de quelqu'un de ces arbres; au moment où il lui obéit, une voix sort du tronc de l'arbre, et s'écrie: Pourquoi m'arraches-tu? Un sang noir coule de la branche, et la voix continue: Pourquoi me déchires-tu? n'as-tu donc aucun sentiment de pitié? Nous fûmes autrefois des hommes, et nous sommes devenus des arbres; ta main devrait être moins cruelle, quand nos âmes eussent animé des serpents [84]». Cette fiction est, comme on voit, imitée de Virgile, et le fut ensuite par le Tasse. Le poëte continue: «Comme un tison de bois vert brûlé par un de ses bouts gémit par l'autre, lorsque l'air s'en échappe avec bruit, ainsi des paroles et du sang sortaient à la fois de ce tronc d'arbre. Dante laisse tomber sa branche, et reste comme un homme frappé de crainte. «Je suis, reprend l'arbre, celui qui possédait le cœur et toute la confiance de Frédéric. La vile courtisane qui ne détourna jamais ses yeux lascifs de la cour de César, la peste commune et le vice de toutes les cours [85], enflamma contre moi des âmes envieuses qui enflammèrent celle de l'empereur. Mes honneurs furent changés en deuil. Je voulus échapper par la mort à l'infortune; ami de la justice, je fus injuste envers moi. Je le jure par les racines de ce tronc que j'habite; je ne manquai jamais à la foi que je devais à mon maître. Si quelqu'un de vous retourne sur la terre, je le conjure de prendre soin de ma mémoire encore abattue sous les coups que lui porta l'envie». On reconnaît ici Pierre des Vignes, chancelier de Frédéric II [86]. Ce bois est donc le lieu où sont punies les âmes des suicides ou de ceux qui ont été violents envers eux-mêmes. Celle du malheureux chancelier explique aux deux poëtes d'une manière curieuse, mais qu'il serait trop long de rapporter, comment elles y sont précipités, et ce qu'elles feront de leurs corps après le dernier jugement. D'autres suicides moins célèbres, mais qui l'étaient peut-être alors, occupent avec moins d'intérêt le reste de cette scène.

[Note 83: ][ (retour) ] C. XIII.

[Note 84: ][ (retour) ]

Uomini fummo, ed or sem fatti sterpi:
Ben dovrebb' esser la tua man più pia,
Se state fossim' anime di serpi
.

[Note 85: ][ (retour) ] Pour caractériser plus fortement l'envie, poison des cours, Le Dante n'a pas craint d'employer les termes de meretrice et d'occhi putti dont aucun poëte n'oserait peut-être se servir aujourd'hui dans le style noble. Mais que gagne-t-on avec cette délicatesse? ces quatre vers en sont-ils moins beaux?

La meretrice che mai dall' ospizio
Di Cesare non torse gli occhi putti,
Morte commune e delle corti vizio
Infiammò contra me gli animi tutti
, etc.

Tout ce morceau, où le pathétique est joint à la force, est d'une grande beauté.

[Note 86: ][ (retour) ] Voy. ce que nous avons dit de lui, t. I, pages 338 et 345.

Celle qui la suit est toute différente. En avançant vers le centre du cercle, on passe de ce bois dans une plaine déserte qui en forme la troisième division [87]; elle est remplie d'un sable sec, épais et brûlant, et couverte d'ombres nues qui pleurent misérablement, et qui souffrent dans diverses postures. Les unes gisent à la renverse sur le sable, d'autres sont assises, et d'autres marchent sans repos. De larges flocons de feu pleuvent lentement sur toute cette plaine, comme la neige tombe sur les Alpes quand elle n'est pas poussée par le vent. «Telle que dans les plaines brûlantes de l'Inde Alexandre vit tomber sur ses troupes des flammes qui, même à terre, ne perdirent point leur solidité [88], telle descendait cette pluie d'un feu éternel. Le sable en la recevant s'enflammait, comme l'amorce sous les coups de la pierre, pour redoubler la rigueur des supplices».

[Note 87: ][ (retour) ] C. XIV.