[Note 88: ][ (retour) ] Ceci n'est raconté ni dans Quinte-Curce, ni dans Justin, ni dans Plutarque, mais se trouve dans une lettre supposée d'Alexandre à Aristote.
Là sont tourmentés ceux qui ont été violents contre Dieu. Au milieu d'eux est Capanée, qui dans son attitude et dans ses discours conserve son caractère indomptable, et ne paraît s'apercevoir ni du sable brûlant ni de la pluie enflammée. Un ruisseau de sang sort de la forêt, et se perd dans la plaine de sable; les flammes qui y tombent s'amortissent. Virgile interrogé par le Dante donne à ce ruisseau une explication mystérieuse. Au milieu de l'île de Crète, dans les flancs du mont Ida, est l'immense statue d'un vieillard. Sa tête est d'or pur, sa poitrine et ses bras d'argent; le reste du tronc est d'airain, et les extrémités sont de fer, à l'exception du pied sur lequel il s'appuie, et qui est d'argile. Ce vieillard est le Temps. Toutes les parties de son corps, excepté la tête, ont des ouvertures, d'où coulent des larmes qui filtrent jusqu'au centre de la terre, forment les fleuves des Enfers, l'Achéron, le Styx, le Phlégéton et, jusqu'au plus profond du gouffre, se réunissent dans le Cocyte, le plus terrible de tous. Cette grande image, poétiquement rendue, couvre des allégories que tous les commentateurs depuis Boccace ont très-amplement expliquées, mais où il vaut peut-être mieux ne voir que ce qui y est, c'est-à-dire, une idée un peu gigantesque, mais poétique du Temps, des quatre âges du monde et des maux qui ont fait pleurer la race humaine dans chacun de ces âges, excepté dans le premier, à qui la poésie de tous les autres siècles et les regrets de tous les hommes ont donné le nom d'âge d'or. Cette idée des fleuves de l'Enfer nés des larmes de tous les hommes porte à l'âme une émotion mélancolique où se combinent les deux grands ressorts de la tragédie, la terreur et la pitié.
Ce ruisseau [89] coule entre deux bords élevés comme les digues qui mettent la Flandre à l'abri de la mer, ou comme celles qui garantissent Padoue des inondations de la Brenta. Dante marchait sur l'un de ces bords; il voit sur le sable enflammé un grand nombre d'âmes qui le regardent d'en bas avec des yeux faibles et tremblants. L'une d'elles l'arrête par sa robe, et s'écrie en le reconnaissant. Il la reconnaît aussi malgré sa face noire et brûlée. Il se baisse, et mettant la main sur son visage: Est-ce vous, lui dit-il, Brunetto Latini? C'était lui en effet que, malgré tout son savoir, un vice honteux et qui outrage la Nature avait précipité dans ce lieu de douleurs.
[Note 89: ][ (retour) ] C. XV.
Dante, qui ne peut ni s'arrêter ni descendre auprès de Brunetto, marche courbé vers lui pour l'entendre, dans l'attitude du respect. «Si tu suis ta destinée, lui dit son ancien maître [90], tu ne peux qu'arriver glorieusement au port. Je m'en suis convaincu quand je jouissais de la vie; et si je n'étais mort avant le temps, voyant que le ciel t'avait si heureusement doué, je t'aurais encouragé à suivre ta carrière. Un peuple ingrat et méchant paiera tes bienfaits de sa haine, et cela est juste, car des fruits doux ne peuvent prospérer parmi des arbustes sauvages. Peuple avare, envieux et superbe! Ô mon fils, ne te laisse jamais souiller par ses mœurs. La Fortune te réserve l'honneur d'être appelé par les deux partis; mais tu t'éloigneras de tous deux». Dante lui répond toujours avec la même tendresse. «Si mes vœux étaient accomplis, vous ne seriez point encore banni du sein de la Nature humaine; je conserve empreinte dans mon cœur, et je contemple en ce moment avec tristesse votre bonne et chère image, et cet air paternel que vous aviez dans le monde quand vous m'enseigniez chaque jour comment l'homme peut se rendre immortel. Tandis que je vivrai, je veux que ma langue exprime la reconnaissance que je vous dois». Il n'y a rien dans aucun poëme de plus profondément senti, ni de mieux exprimé. Si l'on reconnaît, dans ce qui précède cette belle réponse, le ressentiment que le Dante conservait contre son ingrate patrie, on reconnaît aussi dans cette réponse même que son âme s'ouvrait facilement aux affections douces, et que son style se pliait naturellement à les rendre. Ce poëte terrible est, toutes les fois que son sujet le comporte ou l'exige, le poëte le plus sensible et le plus touchant [91].
Se tu segui tua stella, etc.
J'ai cité ces vers dans le chapitre précédent, t. I, pag. 425, note(1): ils font allusion à l'horoscope que Brunetto Latini avait tiré de la conjonction des astres, à la naissance du Dante.
[Note 91: ][ (retour) ] Fort bien; mais il fallait commencer par ne point placer son cher maître dans cette exécrable catégorie de pécheurs. La dépravation des mœurs, sur ce point, était-elle donc alors assez générale pour expliquer cette disparate choquante?
Reprenant ensuite son caractère ferme et élevé, il ajoute qu'il est préparé à tous les coups du sort; que ces prédictions ne sont point nouvelles pour lui, et que pourvu que sa conscience ne lui fasse aucun reproche, la Fortune peut faire, comme elle voudra, tourner sa roue. Puis il demande à Brunetto les principaux noms de ceux qui, pour le même péché, souffrent avec lui les mêmes peines. Ils sont trop nombreux, lui répond son maître, et il faudrait pour cela trop de temps. Apprends, en peu de mots, que ce sont tous des gens d'église, de grands littérateurs, des hommes célèbres. Il nomme Priscien, François Accurce, et indique un certain évêque de Florence [92] qui s'était souillé de ce crime, et que le serviteur des serviteurs de Dieu, c'est l'expression dont se sert ici le poëte, se borna à le transférer au siége épiscopal de Vicence où il mourut [93]. Enfin, après lui avoir recommandé son Trésor, ouvrage qu'il regardait comme son plus beau titre de gloire, il le quitte et s'éloigne rapidement.
[Note 92: ][ (retour) ] Andrea de' Mozzi.
[Note 93: ][ (retour) ] Il dit cela brièvement et poétiquement, en mettant le nom des rivières qui passent à Florence et à Vicence, au lieu du nom de ces deux villes.
Che dal servo de' servi
Fa trasmutato d'Arno in Bacchiglione.