Dante est encore arrêté par les ombres de trois guerriers florentins [94] punis pour le même vice, sans doute très-connus alors, mais qui ne sont aujourd'hui d'aucun intérêt, et avec lesquels il s'entretient quelque temps. Il se fait demander par l'un d'eux si la courtoisie et la valeur habitent toujours Florence, ou si elles en sont tout-à-fait sorties, comme quelques rapports le leur font craindre. Dante, au lieu de lui répondre, lève la tête, et s'adressant à sa patrie elle-même, il lui crie: «Ô Florence! les hommes nouveaux et les fortunes subites ont produit en toi tant d'orgueil et des passions si démesurées que tu commences à t'en plaindre». On voit qu'il ne perd aucune occasion d'exhaler ses ressentiments, ou plutôt qu'il en fait naître à chaque instant de nouvelles. Celle-ci est la moins heureuse de toutes. S'il eût existé pour lui un art et des règles, on pourrait l'accuser d'y avoir manqué en plaçant ainsi à la fin la plus faible partie d'un de ses tableaux; mais il marchait sans guide et sans théorie dans un monde inconnu et dans un art nouveau. Son plan général est tout ce qui l'occupe, et dans les accessoires il viole sans scrupule la règle des convenances et des proportions. Il songe enfin à sortir de ce septième cercle, et c'est par un moyen fort extraordinaire.

[Note 94: ][ (retour) ] C. XVI. L'un des trois est Guidoguerra, l'autre Tegghiajo Aldobrandi, et le troisième, qui est celui qui parle dans cet épisode, Jacopo Rusticucci, trois braves guerriers, connus dans ce temps-là de tout Florence, dont on retrouve même les noms dans l'histoire; mais dont le vice honteux suffirait pour obscurcir leur gloire, s'ils en avaient acquis une durable. Dante dit du premier que

In sua vita
Fece col senno assai e con la spada
;

vers dont le Tasse s'est souvenu quand il a dit de Godefroy, au commencement de son poëme:

Molto egli oprò col senno e con la mano.

Le ruisseau, ou plutôt le fleuve du Phlégéton; qu'il côtoie toujours, tombe dans le huitième cercle par une cascade si bruyante que l'oreille en est assourdie, et par une pente si rapide qu'il est impossible de la suivre [95]. Le poëte était ceint d'une corde, soit que ce fût la mode de son temps, où l'on était vêtu d'une longue robe, soit qu'il y ait ici quelque sens allégorique sur lequel les interprètes ne sont pas d'accord. Virgile la lui demande; il la détache, et la lui donne roulée en peloton. Virgile la jette par un bout dans le précipice, et ils attendent ainsi quelques instants. Ils voient enfin paraître quelque chose de si prodigieux, que Dante s'adresse au lecteur, et jure par les destinées de son poëme [96] qu'il a réellement vu cette figure sortir du noir abîme. Elle nageait dans les ténèbres, et montait à l'aide de la corde, comme un marin qui a plongé dans la mer pour dégager une ancre embarrassée dans les rochers, et qui remonte en étendant les bras et s'accrochant avec les pieds. «Voici, s'écrie Virgile [97], voici le monstre à la queue acérée qui passe les monts, brise les murs et les armes; voici celle qui empoisonne tout l'Univers». C'est la Fraude personnifiée qui est annoncée ainsi, et qui sort du huitième cercle, où tous les genres de fraude sont punis. Le monstre lève hors du précipice sa tête et son buste, mais il y laisse pendre sa queue. Sa figure est celle d'un homme juste et bon; son corps est celui d'un serpent; ses deux bras, terminés en griffes, sont velus jusqu'aux aisselles. Son dos, sa poitrine et ses flancs sont couverts de nœuds et de taches rondes, d'autant de diverses couleurs que les tapis des Turcs et des Tartares, et tissus avec tout l'art d'Arachné. «Comme les barques sont quelquefois tirées en partie sur le rivage et encore en partie dans l'eau, ou comme sur les bords du Danube, les castors se tiennent prêts à faire la guerre aux poissons, ainsi cette bête exécrable se tenait sur les rochers qui terminent la plaine de sable; sa queue entière s'agitait dans le vide, et recourbait en haut la fourche venimeuse qui en arme la pointe comme celle du scorpion».

[Note 95: ][ (retour) ] Il y ici une fort belle comparaison du bruit que fait ce torrent avec celui que le Montone fait entendre, quand, descendu des Apennins, il se précipite vers la mer. Mais si je m'arrêtais dans cette analyse à toutes les beautés poétiques, je ne la finirais jamais.

[Note 96: ][ (retour) ]

E per le note
Di questa Commedia, lettor, ti giuro,
S'elle non sien di lunga grazia vote, Ch'io vidi
, etc.

[Note 97: ][ (retour) ] C. XVII.

Tandis que Virgile parle au monstre dont il veut se servir pour descendre, Dante visite les dernières extrémités du cercle. Les avares y sont tourmentés, ils s'agitent sur le sable brûlant comme s'ils étaient mordus par des insectes. Chacun d'eux porte un sac ou une poche pendue au cou. Dante ne reconnaît la figure d'aucun d'eux; mais, par un trait de satyre ingénieux, les armoiries peintes sur quelques-uns de ces sacs, lui font distinguer parmi les ombres qui les portent celles de plusieurs nobles de Florence. L'orgueil sert donc ici d'enseigne et comme de dénonciateur à l'avarice. On ne pouvait tirer plus heureusement sur deux vices à la fois. Cependant Virgile était déjà monté sur la croupe du monstre, qui se nomme Geryon, quoi qu'il n'ait rien de commun avec le Geryon de la fable. Dante, saisi de frayeur, monte pourtant aussi, et se place devant son maître, qui le soutient dans ses bras. Geryon commence par reculer lentement comme une barque qui se détache du rivage, puis se sentant comme à flot dans l'air épais, il se retourne et descend dans le vide en nageant au milieu des ténèbres. Le poëte compare la crainte dont il est saisi en se sentant descendre environné d'air de toutes parts, et ne voyant plus rien que le monstre qui le porte, à celle qu'éprouva Phaëton quand il abandonna les rênes; ou Icare lorsqu'il sentit fondre ses ailes. Geryon suit sa route en nageant avec lenteur; il tourne et descend. Dante ne s'aperçoit d'abord de l'espace qu'il traverse que par le vent qui souffle sur son visage et au-dessous de lui. Ensuite il est frappé du bruit que fait le torrent en tombant au fond du gouffre; bientôt il entend des plaintes et il aperçoit des feux qui lui annoncent qu'il approche d'un nouveau séjour de tourments. Enfin Geryon arrive au bas des rochers, les y dépose, et disparaît comme un trait. Cette descente extraordinaire est peinte avec une effrayante vérité. On partage les terreurs du poëte ainsi suspendu sur l'abîme, et l'on se sent, pour ainsi dire, la tête tourner en le regardant descendre.

Le huitième cercle où il arrive [98] est d'une construction particulière. C'est celui où les fourbes sont punis. Dante distingue dix espèces de fraudes, et trouve le moyen de leur attribuer à toutes une nuance différente de peines. Au centre du cercle est un puits large et profond, et entre ce puits et le pied des rochers, le cercle se divise en dix espaces ou fosses concentriques qui sont creusées de manière que, dans chacune de ces fosses, est enfoncée une des dix classes de fourbes. Enfin depuis l'extérieur du grand cercle jusqu'au puits qui est au milieu, des rochers jetés d'une fosse à l'autre, servent de communications et comme de ponts pour y passer. C'est à toute cette enceinte; aussi bizarre que terrible, que le poëte a donné le nom de Malebolge ou de fosses maudites. Dans la première de ces bolges ou fosses, sont plongés les fourbes qui ont trompé les femmes ou pour leur propre compte ou pour celui d'autrui. Partagés en deux files, ils courent en sens contraire. Des démons, armés de grands fouets, les battent cruellement et les forcent de courir sans cesse. Dante reconnaît dans l'une de ces deux files Caccia Nemico, Bolonais, qui avait vendu sa propre sœur au marquis de Ferrare [99]; il apprend de lui qu'il n'est pas à beaucoup près le seul de son pays qui soit là pour le même crime. Un diable interrompt Caccia Nemico, et le fait courir à grands coups de fouet. Le poëte va chercher plus loin un exemple de ceux qui ont trompé des femmes pour eux-mêmes. C'est Jason, que son maître lui fait reconnaître dans la seconde file, et qui, comme on voit, courait et était fouetté depuis long-temps pour avoir trompé Hypsipyle et Médée. La seconde fosse contient les flatteurs, ceux qui se sont rendus coupables de la plus basse peut-être, mais aussi de la plus utile de toutes les fraudes, l'adulation. Leur supplice est plus sale et plus dégoûtant qu'il n'est permis de le dire; ils sont plongés tout entiers dans ce qu'il y a de plus infect et de plus immonde; et si l'on ne peut en vouloir au poëte pour les avoir placés dans un élément si digne d'eux, on peut au moins lui reprocher une franchise d'expression que ne peut accuser le manque de goût ni la grossièreté d'aucun siècle.

[Note 98: ][ (retour) ] C. XVIII.

[Note 99: ][ (retour) ] Obizzo du Este, le même qu'il a compté ci-dessus parmi les tyrans sanguinaires.