Les simoniaques remplissent la troisième fosse [100]. Le poëte, avant de la décrire, apostrophe ce magicien Simon, qui voulut acheter de saint Pierre le pouvoir de conférer la grâce divine, et qui donna son nom à un vice que l'on peut nommer ecclésiastique [101]; il s'adresse en même temps à ses misérables sectateurs, dont la rapacité prostitue à prix d'or les choses de Dieu qui ne devraient être données qu'aux plus dignes. C'est pour vous maintenant, leur dit-il, que doit sonner la trompette [102]. Cela ressemble à une déclaration de guerre; et nous l'allons voir joindre en effet corps à corps ceux qu'il regardait sans doute comme les généraux ennemis, puisque, Gibelin déclaré, il était exilé, ruiné, persécuté par le parti des Guelfes, dont les papes étaient les chefs. Il marche à eux avec tant de fracas; il est si ingénieux et si vif dans le combat qu'il leur livre, que l'on peut croire que l'idée de ce chant est une des premières qui s'était présentée à lui dans la conception de son poëme, qui l'avait le plus engagé à l'entreprendre, et qui était entrée le plus nécessairement dans son plan.
[Note 100: ][ (retour) ] C. XIX.
[Note 101: ][ (retour) ] La simonie n'est autre chose que la vente ou la transmission intéressée des emplois et des biens de l'Église.
Or convien che per voi suoni la tromba.
Le fond de cette fosse est divisé en trous enflammés, où les Simoniaques sont plongés la tête la première; leurs jambes et leurs pieds tout en feu paraissent seul au dehors, et font des mouvements qui leur sont arrachés par la souffrance. Dante en remarque un dont les pieds s'agitent avec plus de rapidité, il désire l'interroger. Virgile le fait descendre presque au fond de la fosse en le soutenant le long du bord. Là, il parle au malheureux damné en se courbant vers lui, comme le confesseur se courbe vers le perfide assassin lorsqu'il subit son supplice. Le damné, au lieu de répondre, lui dit: Est-ce toi Boniface? es-tu déjà las de t'enrichir, de tromper et d'avilir l'église? Le poëte surpris n'entend rien à ce langage. Quand le malheureux voit qu'il s'est trompé, ses pieds s'agitent avec plus de force; il soupire et d'une voix plaintive, il avoue qu'il est le pape Nicolas III, de la maison des Ursins, qui ne songea qu'a amasser des trésors pour lui et pour son avide famille. Au-dessous de sa tête sont enfoncés ceux de ses prédécesseurs qui ont été coupables du même crime. Il y tombera lui-même quand ce Boniface VIII qu'il attend sera venu; mais Boniface n'agitera pas long-temps ses pieds hors de ce trou brûlant; après lui viendra de l'occident un pasteur sans foi et sans loi, qui les enfoncera et les couvrira tous deux, Boniface et lui. Il désigne ainsi Clément V, que fit nommer le roi de France Philippe-le-Bel [103]. Ce trait satirique est aussi piquant et aussi nouveau que hardi. On doit se rappeler que Dante en commençant son poëme feint que c'est l'année même de la révolution du siècle, ou en 1300, qu'il eut la vision qui en est le sujet. Nicolas III était mort vingt ans auparavant [104], et Boniface VIII, mort en 1303, n'attendit en effet que onze ans, dans ce trou brûlant, Clément V. Pouvait-on représenter plus vivement la simonie successive de ces trois papes? Mais furent-ils en effet tous trois simoniaques? Voyez l'histoire.
[Note 103: ][ (retour) ] Voy. sur cette élection, ci-après, chap. XI, vers le commencement.
[Note 104: ][ (retour) ] En 1280.
Le poëte une fois en verve sur ce sujet fécond, n'en reste pas là. Il interpelle Nicolas, et lui demande quelle somme Notre Seigneur exigea de St. Pierre, avant de remettre les clefs entre ses mains. «Certes, il ne lui demanda rien; il ne lui dit que ces mots: Suis-moi. Ni Pierre, ni les autres, ne demandèrent à Mathias de l'or ou de l'argent, quand il fut élu à la place du traître Judas. Tu es donc justement puni. Garde bien maintenant ces trésors qui te rendaient si fier. Et si je n'étais retenu par un vieux respect pour la thiare [105], je vous ferais encore des reproches plus graves. Votre avarice corrompt le monde entier, foule les bons, élève les méchants. C'est vous, pasteurs iniques, que l'évangéliste avait en vue, quand il voyait celle qui était assise sur les eaux se prostituer aux rois. Vous vous êtes fait des dieux d'or et d'argent; et quelle différence y a-t-il entre vous et l'idolâtre, si non qu'il en adore un, et vous cent [106]?
E se non fosse ch'ancor lo mi vieta
La riverenza delle somme chiavi, etc.
[Note 106: ][ (retour) ] Le père Lombardi me paraît expliquer cela mieux que les autres interprètes. Selon lui, un et cent sont ici des nombres déterminés pour des nombres indéterminés, et marquant seulement la proportion qu'il y a entre cent et un. C'est comme si le Dante disait: quelque nombre d'idoles ou de dieux qu'adorassent les idolâtres, vous en adorez cent fois plus. Il est difficile autrement d'entendre comment les idolâtres, c'est-à-dire, les polythéistes n'adoraient qu'un seul dieu.