Ah! Constantin! que de maux a produits, non ta conversion, mais la dot dont tu fus le premier à enrichir le chef de l'Église [107]». A ce discours, Nicolas III, soit colère, soit remords, agitait ses pieds avec plus de violence. Dante le quitte enfin; Virgile le prend dans ses bras et le fait remonter sur le bord d'où ils étaient descendus.
[Note 107: ][ (retour) ] Au temps du Dante, on croyait encore à la donation de Constantin.
Si cette virulente sortie scandalise des âmes timorées, dont tout le monde connaît le zèle aussi désintéressé et surtout aussi charitable que sincère, il faut leur rappeler qu'il y a eu des papes plus traitables à cet égard, et de meilleure composition que les papistes, puisqu'ils ont accepté la dédicace de plusieurs éditions de la Divine Comédie, sans exiger qu'on en retranchât un seul vers.
La quatrième fosse [108], ou vallée à laquelle passent les deux poëtes, renferme les prétendus devins. Leur supplice est assorti à leur crime. Ils ont voulu, par des moyens coupables, pénétrer dans l'avenir: ils ont maintenant la tête et le cou renversés, et leur visage tourné à contre-sens, ne voit que derrière leurs épaules, qui sont inondées de leurs larmes [109]. Ce sont d'abord les devins de l'antiquité, Amphiaraüs, Tiresias, Arons [110], et enfin la devineresse Manto. Dante s'arrête à parler d'elle, ou plutôt à écouter ce que lui en dit Virgile, qui ne paraissant que raconter son histoire, et les voyages qu'elle avait faits avant de se fixer, pour exercer son art, aux lieux où fut ensuite bâtie Mantoue, fait en effet l'histoire de la fondation de cette ville, qu'il reconnaît pour sa patrie [111]. Parmi les autres devins antiques, Virgile lui montre encore Eurypyle qui partageait avec Calchas les fonctions d'augure, dans le camp des Grecs, au siége de Troie [112]. Quelques devins modernes viennent ensuite, tels que Michel Scot, l'un des astrologues de Frédéric II, Guido Bonatti de Forli, Asdent de Parme, charlatans obscurs qui avaient sans doute alors de la réputation, et quelques vieilles sorcières qu'heureusement le poëte ne nomme pas.
[Note 108: ][ (retour) ] C. XX.
[Note 109: ][ (retour) ] Ce ne sont pas leurs épaules qui en sont baignées: le teste dit tout simplement:
Che'l pianto degli occhi
Mais il n'est pas permis en français d'être si naïf.
Le natiche bagnava per lo fesso.
[Note 110: ][ (retour) ] Devin qui habitait les carrières de marbre des montagnes de Luni près de Carrare. Lucain a dit de lui, Pharsale, l. I, v. 586.
Aruns incoluit desertœ mœnia Lunœ, etc.
[Note 111: ][ (retour) ] Il n'était pourtant pas né dans cette ville même, mais dans un village voisin appelé Andès: c'est ce qui a fait dire à Silius Italicus, l. 8,
Mantua musarum domus, atque ad sydera cantu.
Erecta Andino.
[Note 112: ][ (retour) ] Cet Eurypile est cité dans le discours du traître Simon, quelques vers après qu'il a parlé de Calchas, Énéide, l. II, v. 114. Le texte italien donne ici lieu à une observation. Dante fait dire à Virgile:
E così'l canta.
L'alta mia tragedia in alcun loco.Par cette haute tragédie, il entend son Énéide, conformément à l'idée que Dante s'était faite des trois styles, tragique, comique et élégiaque. C'est cette idée qui l'avait déterminé à donner à son poëme le titre de Comédie. Cela confirme ce que j'en ai dit, t. I, p. 484.
Un autre pont le conduit à la cinquième vallée [113], où sont jetés dans de la poix brûlante ceux qui ont fait un mauvais trafic et prévariqué dans leurs emplois. Ici se trouve cette comparaison justement vantée où il emploie poétiquement et en très-beaux vers, dans la description de l'arsenal de Venise, un grand nombre d'expressions techniques. «Telle que dans l'arsenal des Vénitiens, on voit pendant l'hiver bouillir la poix tenace destinée à radouber leurs vaisseaux endommagés [114], et hors d'état de tenir la mer; l'un remet à neuf son navire, l'autre calfeutre les flancs de celui qui a fait plusieurs voyages: l'un retravaille la proue, l'autre la poupe: celui-ci fait des rames, celui-là tourne des cordages, un autre raccommode ou la misaine ou l'artimon; telle bouillait dans ces profondeurs, non par l'ardeur du feu, mais par un effet du pouvoir divin, une poix épaisse et gluante, qui de toutes parts en enduisait les bords». Un diable noir, accourt les ailes ouvertes, saute légèrement de rochers en rochers, et vient jeter dans cette fosse un des Anciens de la république de Lucques, ville où, s'il faut en croire le Dante, il était si commun de trafiquer des emplois publics, que personne n'y était exempt de ce vice [115]. Le damné va au fond, et revient à la surface; mais tous les diables se moquent de lui; il n'y a point là, lui disent-ils, de sainte Face [116], comme à Lucques, pour le défendre; et quand il veut s'élever au-dessus de la poix bouillante, ils l'y replongent avec de longs crocs dont ils sont armés. Lorsque les voyageurs vont pour passer dans la vallée suivante, une foule de ces diables armés de crocs se poste au bas du pont pour les arrêter. Ici commence un long épisode où les diables trompent d'abord les deux poëtes, leur font prendre un détour, sous prétexte que le pont est rompu, et s'offrent à les conduire vers une autre arcade. Le chef de cette troupe leur donne pour escorte dix des diables qui la composent, et les désigne tous par leurs noms. Ces noms sont de la façon du poëte. Ce sont Alichino, Calcabrina, Cagnazzo, Barbariccia, Libicocco, ainsi des autres. Beau sujet à commentaires que de chercher à savoir où il les avait pris, et le sens qu'il y attachait. Les interprètes n'y ont pas manqué, et le résultat est qu'aucun d'eux n'a pu y rien entendre [117].