C'est aussi ce que fit Dante; mais avec quelle différence dans les temps, dans les événements publics, dans les croyances, dans les maximes de la morale! Une barbarie plus féroce que celle des premiers siècles de la Grèce, avait couvert l'Europe; on en sortait à peine, ou plutôt elle régnait encore. Il n'y avait point eu, entre elle et le poëte, des siècles héroïques qui laissassent de grands souvenirs, qui pussent fournir à la poésie des peintures de mœurs touchantes, des récits d'exploits et de travaux entrepris pour le bonheur des hommes, ou de grands actes de dévouement et de vertu. Ceux de ces événements qui pouvaient, à certains égards, avoir ce caractère n'avaient point encore acquis par l'éloignement l'espèce d'optique qui efface les petits détails et ne fait briller que les grands objets. Les querelles entre le Sacerdoce et l'Empire, les Gibelins et les Guelfes, les Blancs et les Noirs, c'était là tout ce qui, en Italie, occupait les esprits, parce que c'était ce qui touchait à tous les intérêts, disposait des fortunes et presque de l'existence de tous. Dante, plus qu'aucun autre, personnellement compromis dans ces troubles, devenu Gibelin passionné, en devenant victime d'une faction formée dans le parti des Guelfes, ne pouvait, lorsqu'il conçut et surtout lorsqu'il exécuta le plan de son poëme, voir d'autres faits publics à y placer que ceux de ces querelles et de ces guerres.

Des croyances abstraites, et peu faites pour frapper l'imagination et les sens; tristes, et qui, selon l'expression très-juste de Boileau,

D'ornements égayés ne sont point susceptibles;

terribles, comme il le dit encore, et qui tenaient les esprits fixés presque toujours sur des images de supplices, d'épouvante et de désespoir, avaient pris la place des ingénieuses et poétiques fictions de la Mythologie. Ces croyances étaient devenues l'objet d'une science subtile et compliquée, où notre poëte avait le malheur d'être si habile, qu'il y avait obtenu la palme dans l'université même qui l'emportait sur toutes les autres. La morale des premiers siècles de la philosophie, ni celle des premiers siècles du christianisme, la morale d'Homère, ni celle de l'Evangile n'existaient plus; des pratiques superstitieuses, de vétilleuses momeries, qui ne pouvaient être ni la source ni l'expression d'aucune vertu grande et utile, et qui par l'abus des pardons et des indulgences s'accordaient avec tous les vices, tenaient lieu de toutes les vertus.

C'est dans de telles circonstances, c'est avec ces matériaux si différents de ceux qu'avait employés le prince des poëtes, que Dante conçut le dessein d'élever un monument qui frappe l'imagination par sa hardiesse, et l'étonne par sa grandeur. Des terreurs qui redoublaient surtout à la fin de chaque siècle, comme s'il pouvait y avoir des siècles et des divisions de temps dans la pensée de l'Éternel, présageaient au monde une fin prochaine et un dernier jugement. Les missionnaires intéressés qui prêchaient cette catastrophe la représentaient comme imminente, pour accélérer et pour grossir les dons qui pouvaient la rendre moins redoutable aux donataires. Au milieu des révolutions et des agitations de la vie présente, les esprits se portaient avec frayeur vers cette vie future dont on ne cessait de les entretenir. C'est cette vie future que le poëte entreprit de peindre: sûr de remuer toutes les âmes par des tableaux dont l'original était empreint dans toutes les imaginations, il voulut les frapper par des formes variées et terribles de supplices sans fin et sans espérance, par des peines non moins douloureuses, mais que l'espoir pouvait adoucir; enfin par les jouissances d'un bonheur au-dessus de toute expression, comme à l'abri de tout revers. L'Enfer, le Purgatoire et le Paradis s'offrirent à lui comme trois grands théâtres où il pouvait exposer et en quelque sorte personnifier tous les dogmes, faire agir tous les vices et toutes les vertus, punir les uns, récompenser les autres, placer au gré de ses passions ses amis et ses ennemis, et distribuer au gré de son génie tous les êtres surnaturels et tous les objets de la nature.

Mais comment se transportera-t-il sur ces trois théâtres pour y voir lui-même ce qu'il veut représenter? Les visions étaient à la mode; son maître, Brunetto Latini, avait employé ce moyen avec succès, et c'est ici le moment de faire connaître l'usage qu'il en avait fait. Son Tesoretto est cité dans tous les livres qui traitent de la littérature et de la poésie italienne; mais aucun n'a donné la moindre idée de ce qu'il contient [3]. Nous avons vu précédemment que Tiraboschi lui-même s'est trompé en ne l'annonçant que comme un Traité des vertus et des vices et comme un abrégé du grand Trésor. Un coup-d'œil rapide nous apprendra que c'était autre chose, et qu'il est au moins possible que le Dante en ait profité.

[Note 3: ][ (retour) ] J'ai observé dans le chapitre précédent qu'il fallait en excepter M. Corniani, le dernier qui ait écrit sur l'Histoire littéraire d'Italie; mais l'idée qu'il donne du Tesoretto est très-succinte; et ce n'est que par une seule phrase qu'il reconnaît la possibilité du parti que Dante en avait pu tirer. Voyez que j'ai dit à ce sujet, t. I, p. 490, note (2).

Brunetto Latini, qui était Guelfe, raconte qu'après la défaite et l'exil des Gibelins la commune de Florence l'avait envoyé en ambassade auprès du roi d'Espagne. Son message fait, il s'en retournait par la Navarre, lorsqu'il apprend qu'après de nouveaux troubles les Guelfes ont été bannis à leur tour. La douleur que lui cause cette nouvelle est si forte qu'il perd son chemin et s'égare dans une forêt [4]. Il revient à lui, et parvenu au pied des montagnes, il voit une troupe innombrable d'animaux de toute espèce, hommes, femmes, bêtes, serpents, oiseaux, poissons, et une grande quantité de fleurs, d'herbes, de fruits, de pierres précieuses, de perles et d'autres objets. Il les voit tous obéir, finir et recommencer, engendrer et mourir, selon l'ordre qu'ils reçoivent d'une femme qui paraît tantôt toucher le ciel, et s'en servir comme d'un voile; tantôt s'étendre en surface, au point qu'elle semble tenir le monde entier dans ses bras. Il ose se présenter à elle, et lui demander qui elle est: c'est la Nature. Elle lui dit qu'elle commande à tous les êtres; mais qu'elle obéit elle-même à Dieu qui l'a créée, et qu'elle ne fait que transmettre et faire exécuter ses ordres. Elle lui explique les mystères de la création et de la reproduction; elle passe à la chute des anges et à celle de l'homme, source de tous les maux de la race humaine; elle tire de là des considérations morales et des règles de conduite: elle quitte enfin le voyageur après lui avoir indiqué le chemin qu'il doit suivre, la forêt dans laquelle il faut qu'il s'engage, et les routes qu'il y doit tenir; dans l'une, il trouvera la Philosophie et les vertus ses sœurs; dans l'autre, les vices qui lui sont contraires; dans une troisième, le dieu d'amour avec sa cour, ses attributs et ses armes. La Nature disparaît; Brunetto suit son chemin [5], et trouve en effet tout ce qu'elle lui avait annoncé. Dans le séjour changeant et mobile qu'habite l'amour, il rencontre Ovide, qui rassemblait les lois de ce dieu, et les mettait en vers [6]. Il s'entretient quelques moments avec lui, et veut ensuite quitter ce lieu; mais il s'y sent comme attaché malgré lui, et ne serait pas venu à bout d'en sortir, si Ovide ne lui eût fait trouver son chemin [7]. Plus loin et dans un des derniers fragments de l'ouvrage, il rencontre aussi Ptolomée, l'ancien astronome [8], qui commence à l'instruire.

[Note 4: ][ (retour) ]

Pensando a capo chino,
Perdei il gran camino,
Et tenni alla traversa
D'una selva diversa
.

Tesoretto.

[Note 5: ][ (retour) ]

Or va mastro Brunetto
Per un sentieri stretto
Cercando di vedere
E toccare e sapere
Cio' che gli è destinato
, etc.