Buonconte avait été tué à la bataille de Campaldino [182], et l'on n'avait jamais pu retrouver son corps. C'est sur cela que Dante imagine cette fable épisodique. Ce guerrier Gibelin, blessé à mort dans la bataille, parvint auprès d'une petite rivière qui descend des Apennins, et se jette dans l'Arno. Là il tomba, en prononçant le nom de Marie. L'ange de Dieu vint aussitôt prendre son âme, et celui de l'Enfer criait: «O toi qui viens du ciel, pourquoi m'ôtes-tu ce qui est à moi? Tu emportes ce que celui-ci avait d'éternel, pour une petite larme qui me l'enlève [183]. Mais je vais traiter autrement ce qui reste de lui.» Alors il élève des vapeurs humides, les condense dans l'air, les combine avec le vent, et les fait retomber en pluie si abondante que toute la campagne est inondée; les ruisseaux se débordent; le corps de Buonconte est entraîné par le torrent et précipité dans l'Arno. Ses bras qu'il avait pris, en expirant, la précaution de mettre en croix sur sa poitrine, sont séparés; il est jeté d'un rivage à l'autre, et enfin plongé au fond du fleuve, où il est recouvert de sable. Cette machine poétique du diable troublant tout sur la terre et dans les airs, bouleversant les éléments, et mettant partout le désordre dans l'œuvre du grand ordonnateur, se trouvait bien déjà dans quelques légendes et dans quelques contes ou fabliaux; mais elle paraît ici pour la première fois revêtue des couleurs de la poésie, et c'est du poëme de Dante qu'elle a passé dans l'épopée moderne, où elle joue presque toujours un grand rôle.
[Note 182: ][ (retour) ] 11 juin 1289.
Tu te ne porti di costui l'eterno, Per una lagrimetta che'l mi toglie.
Environné de ces ombres importunes, le poëte se compare à un homme qui vient de gagner une forte partie de dez [184], et qui, pendant que son adversaire s'éloigne seul et triste, se retire entouré de tous les spectateurs empressés à le suivre, à le précéder, à s'en faire voir, et obstinés à ne le quitter que quand il leur a tendu la main. Il nomme plusieurs de ces ombres d'hommes assassinés de diverses manières, qui le conjurent de prier pour elles. Dégagé de cette foule, il questionne son guide sur l'efficacité que ses prières pourront avoir. Virgile l'engage à ne se point occuper de ces difficultés, qui seront toutes résolues par Béatrix, quand il l'aura trouvée sur le sommet de la montagne. Dante double alors le pas, et se sent animé d'un nouveau courage. Mais à part de toutes ces ombres, dont ils commencent à s'éloigner, ils aperçoivent celle d'un poëte alors célèbre, de Sordel, l'un des Troubadours italiens qui s'était le plus distingué dans la langue et la poésie des Provençaux. Sordel était assis; son attitude était fière et presque dédaigneuse; le mouvement de ses yeux, lent et plein de décence. Il ne répond point à une première question que lui fait Virgile, et le laisse approcher en le regardant, comme un lion quand il se repose [185]. Mais dès que Virgile lui a dit que Mantoue fut sa patrie, lui qui était aussi de Mantoue, se lève, se nomme, et les deux poëtes s'embrassent.
[Note 184: ][ (retour) ] C. VI.
Quando si parte'l gíuoco della zara, etc.
Solo guardando
A guisa di leon quando si posa.
Cet élan d'un sentiment patriotique en fait naître un dans l'âme du Dante; il s'emporte avec véhémence contre l'esprit de discorde qui perdait alors l'Italie: «Ah! malheureuse esclave, s'écrie-t-il, Italie, séjour de douleur, vaisseau sans pilote au sein de la tempête [186], toi qui n'es plus la maîtresse des peuples, mais un lieu de prostitution: cette âme généreuse n'a eu besoin que du doux nom de sa patrie pour faire à son concitoyen l'accueil le plus tendre et le plus empressé, et maintenant tous ceux qui vivent dans ton sein sont en guerre: ceux qu'une même enceinte et un même fossé renferment se dévorent entre eux. Cherche, malheureuse, cherche le long de tes rivages; regarde ensuite dans ton sein, et vois s'il est en toi quelque partie qui jouisse de la paix. Que te sert le frein des lois que t'imposa Justinien, si tu n'as plus personne qui le gouverne? Sans ce frein, tu aurais moins à rougir.» Ce n'est pas seulement comme Italien, mais comme Gibelin qu'il s'emporte ainsi. Il finit en exhortant les peuples d'Italie à reconnaître l'autorité de César; l'empereur Albert d'Autriche à dompter ces esprits rebelles, et Dieu, qui est mort pour tous les hommes, à se laisser enfin toucher par tant de malheurs.
Ahi serva Italia di dolore ostello,
Nave senza nocchiero in gran tempesta,
Non donna di provincie, ma b....., etc.Ce dernier mot, très-mal sonnant aujourd'hui, était alors de la langue commune. Il n'ôte rien à la force et à l'éloquence de ce morceau.
De l'Italie en général il en vient à Florence sa patrie, et lui adresse une apostrophe assaisonnée de l'ironie la plus amère: «O Florence! tu dois être satisfaite de cette digression [187]. Elle ne peut te regarder, grâce à ton peuple, qui s'étudie à te procurer un autre sort. Beaucoup d'autres peuples ont la justice dans le cœur, mais elle y agit avec lenteur pour ne pas agir sans prudence; le tien l'a toujours à la bouche. Beaucoup se refusent aux charges publiques; mais ton peuple répond sans être appelé, et s'écrie: J'en veux supporter le poids. Maintenant réjouis-toi, tu en as bien sujet. Tu es riche; tu es en paix, tu es sage. Si je dis la vérité, ce sont les effets qui le prouvent.
Fiorenza mia, ben puoi esser contenta
Di questa digression, che non ti tocca
Mercè del popol tuo, etc.