Dante et Virgile s'avancent: ils arrivent au pied de la montagne [176], et cherchent un endroit accessible. Ils voient venir sur leur gauche une troupe d'âmes qui cherchent aussi un chemin. Elles marchent si lentement, qu'on n'aperçoit point les mouvements de leurs pas. Virgile leur adresse la parole; elles s'avancent alors plus promptement, les premières d'abord, les autres à leur suite, comme des brebis qui sortent du bercail: les unes se pressent, les autres plus timides attendent, la tête et les yeux baissés vers la terre; simples et paisibles, ce que la première fait, les autres le font de même; si elle s'arrête, elles s'arrêtent comme elle, et ne savent pas pourquoi [177]. Cette comparaison naïve, et presque triviale, tirée des objets champêtres, qui paraissent avoir eu pour notre poëte un charme particulier, est exprimée dans le texte avec une vérité, une élégance et une grâce qui la relèvent, sans lui rien faire perdre de sa simplicité. Il y donne le dernier trait, en peignant ce troupeau d'âmes simples et heureuses, s'avançant avec un air pudique et une démarche honnête. L'ombre de son corps, que le soleil projette sur la montagne, effraye celles qui marchent les premières; elles reculent quelques pas, et toutes les autres qui les suivent en font autant, sans savoir pourquoi. Virgile les rassure en leur disant que celui qu'il avoue être un homme vivant, n'est point venu sans l'ordre du ciel. Alors elles leur indiquent un chemin étroit, où ils peuvent pénétrer avec elles. L'une de ces âmes se fait connaître; c'est Mainfroy, roi de la Pouille, fils de Frédéric II, mort excommunié comme son père. On n'avait pas voulu qu'il fût enterré en terre sainte: il le fut auprès du pont de Bénévent. Mais ce ne fut pas assez, au gré du pape Clément IV, qui chargea le cardinal de Cosence de faire exhumer le cadavre, et de l'envoyer hors des états de l'Église.

[Note 176: ][ (retour) ] C. III. J'omets ici beaucoup de descriptions, de discours, d'explications philosophiques; il s'agit de gravir la montagne du Purgatoire; et ne pouvant pas faire d'une analyse une traduction, j'écarte tout ce qui ne conduit pas à ce but.

[Note 177: ][ (retour) ]

Come le pecorelle escon del chiuso, etc.

L'ombre de Mainfroy assure que cela fut inutile, que ce cardinal perdit sa peine, que la miséricorde de Dieu est infinie, et que l'excommunication d'un pape n'ôte pas tout moyen de rentrer en grâce auprès de l'Éternel, pourvu que l'on ait une ferme espérance; seulement, si l'on meurt contumace, on doit rester en dehors du Purgatoire, trente fois autant de temps qu'on a persisté dans son obstination, à moins que ce temps ne soit abrégé par de bonnes prières. Je ne sais si les papes admettaient alors cette espèce de tarif: depuis long-temps leur prudence l'a rendu à peu près inutile; ils ont excommunié beaucoup moins, et n'envoient plus de cardinaux déterrer les cendres des rois.

Dante s'aperçoit, au chemin qu'a fait le soleil, du temps qui s'est écoulé sans qu'il y ait pris garde, pendant le récit de Mainfroy [178]. Cela inspire à un poëte philosophe des vers philosophiques d'un style ferme, exact, et, comme celui de Lucrèce, toujours poétique, sur la puissance de l'attention lorsqu'un objet nous attache par le plaisir, ou par la peine qu'il nous cause, et sur cette faculté auditive qu'exerce alors notre âme, indépendante de la faculté de penser et de sentir. Il reconnaît enfin qu'ils sont arrivés à ce passage étroit et difficile que les âmes leur avaient indiqué. Ils y gravissent avec beaucoup de peine, arrivent sur une première, plate-forme qui fait le tour de la montagne; et de là, sur une seconde, par un chemin non moins pénible. Ils s'asseyent alors, tournés vers le levant, d'où ils étaient partis; le spectacle du ciel et de l'immensité occasionne entr'eux des questions et des réponses astronomiques et géographiques, où Dante s'exprime toujours en poëte, en même temps qu'en géographe et en astronome. Les âmes des négligents sont retenues dans ces enceintes, qui précèdent le Purgatoire. Le poëte en décrit une troupe nonchalamment assise à l'ombre derrière des rochers, et peint avec sa fidélité ordinaire leur contenance et leurs attitudes indolentes. Il en distingue une qui était assise, se tenant les genoux embrassés, et courbant entre eux son visage [179]. Quelques mots qu'il adresse à son guide attirent l'attention de cette ombre: elle lève un peu les yeux et le regarde, mais seulement jusqu'à la moitié du corps; dernier coup de pinceau qui achève ce portrait si ressemblant. Ce qu'elle dit ne peint pas moins bien son caractère. Dante la reconnaît: il lui parle et la nomme [180]; mais ce nom est si obscur, que tous les commentateurs avouent n'en avoir jamais entendu parler.

[Note 178: ][ (retour) ] C. IV.

[Note 179: ][ (retour) ]

Sedeva ed abbrœcciava le ginocchia,
Tenendo 'l viso giù tra esse basso
.

[Note 180: ][ (retour) ] Ce nom est Belacqua; mais l'on n'en est pas plus avancé.

D'autres ombres un peu moins inactives [181] s'aperçoivent que le corps du Dante n'est pas diaphane, que c'est un corps vivant, un mortel; Virgile le leur confirme: aussitôt elles remontent vers leurs compagnes, aussi rapidement que des vapeurs enflammées fendent l'air pur au commencement de la nuit, ou que le soleil d'été fend un léger nuage; elles reviennent aussi promptement toutes ensemble. Dante en est bientôt entouré. Toutes veulent qu'il fasse mention d'elles quand il retournera sur la terre, et qu'il leur obtienne des prières qui doivent abréger leurs épreuves. Plusieurs lui racontent leurs tristes aventures. Celle de Buonconte de Montefeltro est la seule remarquable.

[Note 181: ][ (retour) ]C. V.