Les âmes venaient de commencer un second hymne, lorsque leurs chants sont interrompus par l'arrivée de deux anges armés d'épées flamboyantes, mais dont la pointe est émoussée [194]. Ils sont envoyés par la vierge Marie pour défendre ce vallon du serpent qui va tenter d'y pénétrer. Ils s'abattent sur le sommet de deux rochers. Peu de temps après, le serpent arrive et commence à se glisser entre les fleurs. Les deux anges s'élèvent dans les airs, mettent en fuite le reptile par le seul bruit de leurs ailes, et viennent se remettre à leur poste. Nino, juge, c'est-à-dire souverain de Gallura en Sardaigne, et Conrad, de la famille des Malaspina, qui avaient donné au Dante un asyle dans son exil, reprennent avec lui, Sordel et Virgile, un entretien qu'avait interrompu l'arrivée du serpent.
[Note 194: ][ (retour) ] Nous reviendrons bientôt sur ces deux anges, connue sur celui que nous avons déjà trouvé plus haut.
Ils étaient assis tous cinq sur l'herbe fraîche, au lever de l'aurore [195]. Dante se sent accablé de sommeil; il s'endort. «C'était l'heure du matin [196] où l'hirondelle commence ses tristes plaintes, peut-être au souvenir de ses anciens malheurs, et que notre âme plus étrangère aux sens, et moins esclave de nos pensées, a dans ses visions quelque chose de divin.» Le poëte voit en songe un aigle aux ailes d'or qui fond sur lui comme la foudre, et l'enlève jusqu'à la sphère du feu, où ils s'embrasent et sont consumés tous les deux. À son réveil, il ne reconnaît plus autour de lui les mêmes objets; il apprend de Virgile ce qui s'est passé pendant son sommeil. Une femme nommée Lucie, qui est, selon les interprètes, le symbole de la grâce divine, est venue l'enlever et l'a porté au nouveau lieu où il se trouve. Sordel et les autres sont restés où ils étaient auparavant. Virgile a suivi les traces de la belle Lucie, qui lui a indiqué, près de là, l'entrée du Purgatoire, et a disparu en même temps que Dante rouvrait les yeux. Il se lève et marche vers la porte avec son guide. Elle était gardée par un ange, armé d'une épée étincelante. Lorsque cet ange apprend que c'est Lucie qui les a conduits, il leur permet d'approcher des trois degrés de marbres de différentes couleurs, au haut desquels il se tient immobile. Dante, soutenu par Virgile, monte péniblement jusqu'à lui, se prosterne à ses pieds et le conjure, en se frappant la poitrine, de lui permettre l'entrée de ce lieu redoutable. L'ange le lui permet enfin. La porte s'ouvre, et tourne sur ses gonds avec un fracas horrible. A ce bruit succède une harmonie délicieuse. Le poëte, en entrant dans cette enceinte, entend les louanges de l'Éternel chantées par des voix si mélodieuses qu'elles lui rappellent l'impression qu'il a souvent éprouvée quand l'orgue accompagnait le chant des fidèles, et que tantôt on entendait les paroles, tantôt elles cessaient de se faire entendre.
[Note 195: ][ (retour) ] C. IX.
Nell' ora che comincia i tristi lai
La rondinella presso alla mattina, etc.
Toute cette première division de la seconde partie du poëme est, comme on voit, fertile en descriptions et en scènes dramatiques. Les descriptions surtout y sont d'une richesse, qu'une sèche analyse peut à peine laisser entrevoir; les cieux, les astres, les mers, les campagnes, les fleurs, tout est peint des couleurs les plus fraîches et les plus vives. Les objets surnaturels ne coûtent pas plus au poëte que ceux dont il prend le modèle dans la nature. Ses anges ont quelque chose de céleste; chaque fois qu'il en introduit de nouveaux, il varie leurs habits, leurs attitudes et leurs formes. Le premier, qui passe les âmes dans une barque [197], a de grandes ailes blanches déployées, et un vêtement qui les égale en blancheur. Il ne se sert ni de rames, ni de voiles, ni d'aucun autre moyen humain; ses ailes suffisent pour le conduire. Il les tient dressées vers le ciel, et frappe l'air de ses plumes éternelles qui ne changent et ne tombent jamais. Plus l'oiseau divin [198] approche, plus son éclat augmente; et l'œil humain ne peut plus enfin le soutenir. Les deux anges qui descendent avec des glaives enflammés pour chasser le serpent [199], sont vêtus d'une robe verte comme la feuille fraîche éclose; le vent de leurs ailes, qui sont de la même couleur, l'agite et la fait voltiger après eux dans les airs: on distingue de loin leur blonde chevelure; mais l'œil se trouble en regardant leur face et ne peut en discerner les traits. Enfin, le dernier que l'on a vu garder l'entrée du Purgatoire, porte une épée qui lance des étincelles que le regard ne peut soutenir; et ses habits sont au contraire d'une couleur obscure, qui ressemble à la cendre ou à la terre desséchée, soit pour faire entendre à ceux qui vont expier leurs fautes que l'homme n'est que poussière; soit pour signifier, comme le veulent d'autres commentateurs [200], que les ministres de la religion doivent se rappeler sans cesse ces mots de l'Ecclésiastique, dont on les soupçonne apparemment de ne se pas souvenir toujours: De quoi s'énorgueillit ce qui n'est que terre et que cendre [201]?
[Note 197: ][ (retour) ] C. II, v. 23 et suiv.
[Note 198: ][ (retour) ] L'uccel divino.
[Note 199: ][ (retour) ] C. VIII, v. 25 et suiv.
[Note 200: ][ (retour) ] Velutello et Lombardi.