[Note 201: ][ (retour) ] Quid superbit terra et cinis? (Ecclésiastic, c. X, v. 9.)

On se rappelle que l'enceinte générale du Purgatoire est composée de sept cercles, placés l'un sur l'autre autour de la montagne que Dante et Virgile commencent à gravir. Chacune de ces enceintes particulières décrit une plate-forme circulaire, sur laquelle s'expie l'un des sept péchés mortels. Le passage par où l'on monte de l'un à l'autre est presque toujours long, étroit et difficile. Le premier cercle est celui des orgueilleux [202]; leur punition est de marcher courbés sous des fardeaux énormes. Avant de les voir paraître, Dante regarde avec admiration sur le flanc de la montagne, qui s'élève jusqu'au second cercle, et qui est du marbre blanc le plus pur, des sculptures en relief supérieures aux chefs-d'œuvre de Policlète et même à ceux de la Nature. Ce sont des exemples d'humilité qu'elles retracent; l'Annonciation de l'ange à l'humble Marie, la gloire de l'humble psalmiste qui dansait devant l'arche, et qui, en cette occasion, dit notre poëte dans son style énigmatique, était plus et moins qu'un roi [203]; enfin, un trait d'humanité de Trajan, qui n'a de rapport avec le Purgatoire que parce qu'on prétend que saint Grégoire en fut si touché qu'il demanda et obtint que ce bon empereur fût retiré de l'Enfer; trait, au reste, qui n'est rapporté que par des historiens très-suspects [204], et que Baronius et Bellarmin eux-mêmes traitent de fable. Mais un poëte n'est pas obligé d'être si scrupuleux; Dante a suivi une sorte de tradition populaire: il a parfaitement représenté dans ses vers, ce qu'il dit avoir vu sculpté sur le marbre: ne lui en demandons pas davantage.

[Note 202: ][ (retour) ] C. X.

[Note 203: ][ (retour) ] E più e men che re era'n quel caso.

[Note 204: ][ (retour) ] Le moine Helinant ou Elinant, dans sa Chronique; Jean Diacre, dans la Vie de S. Grégoire, l'Eucologe des Grecs; et même S. Thomas, au rapport du P. Lombardi. Une veuve éplorée se jeta, selon eux, à la bride du cheval de Trajan, au milieu du cortége militaire qui l'accompagnait, et au moment où il partait pour une expédition lointaine. Elle le conjurait de venger la mort de son fils, massacré par des soldats. Trajan promit d'abord de lui rendre justice à son retour; mais, sur les instances de cette malheureuse mère, il s'arrêta, et ne partit qu'après l'avoir satisfaite. Dion Cassius, et son compilateur Xiphilin, rapportent le même trait de l'empereur Adrien.

A la vue du supplice des orgueilleux, qui est de marcher tellement courbés sous d'énormes fardeaux, qu'ils conservent à peine la forme humaine, il s'élève contre l'orgueil des chrétiens qui contraste avec la misère et les infirmités de l'âme. C'est là que se trouve cette image emblématique de l'âme humaine, dont le texte est souvent cité, mais qui, dans une traduction, ne conserve peut-être pas le même éclat et la même grâce:

Non v'accorgete voi che noi siam vermi
Nati a formar l'angelica farfalla
Che vola alla giustizia senza schermi?

C'est-à-dire, ou du moins à peu près, «Ne voyez-vous pas que nous sommes des vermisseaux nés pour former le papillon angélique qui doit voler vers l'inévitable justice?» Ces orgueilleux, pliés et presque écrasés sous les charges qu'ils portent, récitent l'Oraison dominicale toute entière. Ce n'est pas pour eux, disent-ils, qu'ils en adressent à Dieu la dernière prière [205], mais pour ceux qui sont restés au monde après eux; en sorte que ce sont ici, contre la coutume, les âmes du Purgatoire qui prient pour celles des vivants.

[Note 205: ][ (retour) ] Sed libera nos à malo; ce que Dante traduit avec S. Chrysostôme (in Matth., c. 6) par: Délivre-nous du malin esprit, ou du démon, au lieu de délivre-nous du mal, comme on le dit en français.

Quelques-unes de ces ombres se font connaître, ou sont reconnues par le poëte. Il reconnaît celle d'un peintre en miniature, nommé Oderisi da Gubbio, qui avait eu de son temps une grande célébrité; c'est dans sa bouche que Dante met cette belle tirade, sur l'état où la peinture était déjà parvenue en Italie, sur l'orgueil des artistes et sur la vanité de la gloire. Il se fait donner par lui le titre de frère; est-ce pour rappeler l'amitié qui les avait unis, ou l'étude qu'il avait faite lui-même de l'art du dessin? Cela peut être, mais au reste c'est en général le style dont se servent les ombres dans le Purgatoire. L'égalité y règne, et l'on dirait que ce titre, qui en est le doux symbole, serait un des moyens qu'elles emploient pour calmer leurs peines. «Mon frère, lui dit Oderisi, les tableaux de Franco de Bologne plaisent aujourd'hui plus que les miens; tout l'honneur est maintenant pour lui; je n'en ai plus qu'une partie. Je ne lui aurais pas tant accordé quand je vivais, tant j'avais le désir d'exceller et d'être le premier dans mon art..... O vaine gloire des talens humains; combien l'éclat dont ils brillent dure peu, si des siècles grossiers ne leur succèdent! Cimabué crut remporter la palme dans la peinture, et maintenant Giotto a tant de renommée qu'il obscurcit celle de son maître. Ainsi dans l'art des vers, le second Guido efface la gloire du premier [206]; et peut-être est-il né maintenant un poëte qui les surpassera tous deux [207]. Tout ce vain bruit du monde ressemble au souffle des vents qui vient tantôt d'un côté de l'horizon, tantôt de l'autre, et qui change de nom parce que sa direction change. Avant que mille années s'écoulent; quelle réputation auras-tu de plus, si tu es parvenu jusqu'à l'extrême vieillesse, que si tu étais mort avant de quitter le balbutiement de l'enfance? Mille ans comparés à l'éternité sont un espace plus court que n'est un mouvement de l'œil comparé à celui du cercle le plus lent et le plus immense des cieux ... Votre renommée est comme la couleur de l'herbe qui vient et s'en va, que flétrit et décolore ce même soleil qui la fait sortir verte du sein de la terre.»