Comblé des plus beaux dons de la nature, il aurait atteint le plus haut degré de vertu, s'il avait suivi ses heureux penchants. Dès son enfance, elle l'avait maintenu dans la bonne voie par l'innocent pouvoir de ses yeux; mais dès qu'il l'eût perdue, il s'égara dans des sentiers trompeurs. Elle eut beau le rappeler par des inspirations et par des songes. Il poussa si loin l'aveuglement, qu'il a fallu pour l'en retirer, qu'elle le fît conduire dans les Enfers, d'où il est monté jusqu'à l'entrée du séjour de gloire. Il ne peut maintenant pénétrer plus loin, ni passer le Léthé, avant d'avoir payé son tribut de repentir et de pleurs. Elle l'interpelle et lui ordonne de répondre si elle a dit la vérité [268]. Pénétré de confusion et de regrets, il peut à peine laisser échapper un aveu, presque étouffé par un déluge de larmes. L'interrogatoire continue. Ici le poëte place dans la bouche de Béatrix des éloges pour Béatrix elle-même, et des censures pour lui: il y place des reproches qu'il s'était faits cent fois en secret, et qu'il prend enfin le parti de se faire publiquement. «Ni la nature, ni l'art, lui dit-elle, ne t'offrirent jamais autant de plaisir que ce beau corps [269] où je fus renfermée, et qui, maintenant séparé de moi, n'est plus que terre. Si tu fus privé par ma mort de ce plaisir suprême, quel objet mortel devait ensuite t'attirer à lui, et t'inspirer un désir? Instruit par ce premier trait qui t'avait blessé, tu devais t'élever au-dessus des objets trompeurs et me suivre toujours, moi qui ne leur ressemblais plus. Ce n'était ni de jeunes femmes, ni d'autres vanités aussi périssables, qui devaient rabaisser ton vol, et te faire sentir de nouveaux coups. Le jeune oiseau peut tomber dans un second, dans un troisième piége, mais ceux dont la plume a vieilli ne craignent plus ni les filets ni les flèches.» Enfin, elle lui ordonne de lever la tête qu'il baisse avec confusion: et, en lui donnant cet ordre, l'expression dont elle se sert, lui rappelle encore son âge, qui rendait plus honteuses de pareilles erreurs [270].

[Note 268: ][ (retour) ] C. XXXI.

[Note 269: ][ (retour) ] Est-il besoin d'avertir qu'il ne s'agit ici que du plaisir de la vue et de la contemplation?

[Note 270: ][ (retour) ] Elle ne dit pas: lève la tête, mais: lève la barbe, Alza la barba. On ne peut pas se tromper sur le but de cette expression, qui paraît d'abord singulière; Dante l'indique lui-même dans ces deux vers:

E quando per la barba il viso chiese,
Ben connobi'l velen dell' argumento
.

C'est-à-dire: «Et quand elle désigna mon visage par ma barbe, je compris bien ce que ce mot avait d'amer.»

Malgré la sévérité de ses réprimandes, Béatrix renouvelle par sa beauté, dans le cœur du poëte, toutes les douces impressions que sa présence y faisait naître autrefois. Sous son voile, et au-delà de cette rivière verdoyante, elle lui paraît surpasser l'ancienne Béatrix elle-même, plus encore qu'elle ne surpassait les autres femmes quand elle était ici bas. Le moment des dernières épreuves est arrivé; Mathilde le prend par la main, le dirige vers le fleuve, l'y plonge tout entier, l'en retire et le conduit, plein d'espérance et de joie, sur l'autre bord. L'allégorie devient de plus en plus sensible: quatre nymphes, qui dansaient sur la prairie, et qui sont dans le ciel les quatre étoiles qu'il a vu briller au commencement de sa vision, le conduisent auprès du char. Trois autres nymphes supérieures aux premières, s'avancent, intercèdent pour lui par leurs chants auprès de Béatrix, et la prient de tourner enfin ses regards vers son adorateur fidèle, qui a fait tant de pas pour la voir. Conduit par les quatre vertus cardinales, recommandé par les trois vertus théologales, il ne peut plus manquer de tout obtenir.

Le reste de ces allégories [271], le cortège qui remonte aux cieux, le char qui reprend sa marche, et ce qui arrive au pied de l'arbre de la science où Béatrix est descendue, et l'aigle qui se précipite sur le char, qui le heurte de toute sa force et le laisse couvert d'une partie de ses plumes, et le renard qui s'y glisse, et le dragon qui y enfonce la pointe de sa queue, et les nouveaux ornements dont le char s'embellit, et la prostituée qui s'y vient asseoir, avec un géant qui l'embrasse, qui entraîne dans la forêt cette noble conquête et le char; tous ces détails que de longs commentaires expliquent, mais qu'ils n'éclaircissent pas toujours, n'ajouteraient rien à l'idée que nous avons voulu nous faire de la machine entière et des principales beautés du poème [272]: ce serait perdre du temps que de s'y arrêter.

[Note 271: ][ (retour) ] C. XXXII.

[Note 272: ][ (retour) ] On sait déjà que le char est l'Église ou plutôt le Siège apostolique. L'aigle représente les empereurs, qui d'abord le persécutèrent, et finirent par l'enrichir aux depens de l'empire. Le renard est l'astucieuse hérésie; le dragon est Mahomet, selon quelques interprètes; selon d'autres plus récents (Lombardi) c'est le serpent, tentateur de la première femme, et qui désigne ici l'insatiable cupidité que Dante reproche sans cesse à la cour de Rome. La prostituée, qu'il nomme d'une manière plus franche la p...ana, est le symbole de tous les genres de corruption qui s'étaient introduits dans cette cour; et le géant qui l'embrasse, l'emporte dans la forêt, et y entraîne le char, désigne Philippe-le-Bel, qui fit transporter en France, en 1305, le pape et le trône papal, etc.

Béatrix, qui était restée au pied de l'arbre, affligée de ce spectacle, se lève [273], reprend à pied sa marche, précédée des sept nymphes qui l'accompagnent; elle fait un signe à son ami, à Mathilde, au poëte Stace, qui n'a point quitté le cortège, et leur ordonne de la suivre. Elle fixe enfin avec bonté ses yeux sur les yeux du Dante, l'appelle du doux nom de frère, et l'invite à s'approcher d'elle, pour être mieux entendue de lui. Ses sages entretiens le disposent à la dernière épreuve qui lui reste à subir. Enfin, le moment venu, Mathilde le conduit au second fleuve, qui ranime le souvenir et l'amour de la vertu, comme le premier efface le souvenir du vice. Le poëte sort des ondes, «renouvelé, comme au printemps un arbre paré de nouveaux rameaux et de feuilles nouvelles, l'âme entièrement purifiée, et digne de monter au céleste séjour».

[Note 273: ][ (retour) ] C. XXXIII.