[Note 262: ][ (retour) ] Nous avons parlé de cette comtesse Mathilde, de la donation de ses états à l'Église, et de son directeur Grégoire VII, ou Hildebrand, tom. I, p. 108 et 109.

Le char s'arrête [263]: tous ceux qui composent l'escorte se tournent vers ce char dans l'attitude du respect: les anges font entendre des cantiques de félicitation et de joie [264], et leurs mains jettent sur le char un nuage de fleurs. Une femme paraît au milieu de ce nuage, la tête couverte d'un voile blanc et couronnée d'olivier, vêtue d'un manteau de couleur verte et d'un habit rouge et brillant comme la flamme. Ici se montre dans tout son éclat ce personnage en partie allégorique et partie réel, annoncé dès le commencement du poëme, cette Béatrix, l'emblême de la science des choses divines, mais qui retrace en même temps, au milieu de ce cortège céleste et de cette pompe triomphale, l'objet d'une passion dont ni la mort, ni le temps, ni l'âge, n'ont pu effacer le souvenir. «Mon esprit, dit le poëte, qui depuis si long-temps n'avait pas éprouvé cette crainte et ce tremblement dont il était toujours saisi en sa présence, mon esprit, sans avoir besoin que mes yeux l'instruisissent davantage, et par la seule vertu secrète qui se répandit autour d'elle, sentit la grande puissance d'un ancien amour [265]

[Note 263: ][ (retour) ] C. XXX.

[Note 264: ][ (retour) ] Selon la coutume du Dante, ces cantiques sont moitié sacrés et moitié profanes, et les anges mêlent dans leurs chants le Psalmiste et Virgile.

Tutti dicen BENEDICTUS QUI VENIS,
E fior gittando di sopra e d'intorno,
MANIBUS O DATE LILIA PLENIS.

[Note 265: ][ (retour) ]

Sanza degli occhi aver più conoscenza.
Per occulta virtù, che da lei mosse,
D'antico amor senti la gran potenza
.

C'est quand son cœur est ému par ces touchantes images, qu'il s'ouvre au regret que lui inspire l'absence de son maître chéri. Jusque-là Virgile le suivait encore; Dante se détourne vers lui, et ne le voit plus. Ce morceau est empreint de cette sensibilité profonde, l'un des principaux attributs de son génie, et qui même dans le délire de l'imagination la plus exaltée ne l'abandonne jamais. «Aussitôt, dit-il, que je me sentis frappé des mêmes coups qui m'avaient blessé avant que je fusse sorti de l'enfance [266], je me retournai avec respect, comme un enfant court dans le sein de sa mère quand il est saisi de frayeur ou de tristesse.... Je voulais dire à Virgile en son langage:

De mes feux mal éteints je reconnais la trace [267].

[Note 266: ][ (retour) ]

Che già m'avea trafitto
Prima ch'io fuor della puerizia fosse
.

[Note 267: ][ (retour) ] Vers de Racine, qui rend fidèlement celui du Dante:

Conosco i segni d'ell' antica fiamma;

parce qu'ils sont tous deux traduits de ce vers de Virgile:

Agnosco veteris vestigia flammæ. (Æneid., l. IV.)

Mais Virgile nous avait quittés, Virgile, ce tendre père, Virgile à qui elle avait remis le soin de me guider et de me défendre! L'aspect de ce séjour délicieux ne put empêcher que mes joues ne se couvrissent de larmes. «Dante, quoique Virgile t'abandonne, ne pleure pas, ne pleure pas encore; tu en auras bientôt d'autres sujets.» C'est Béatrix qui lui parle ainsi, et bientôt en effet, de ce char où elle est assise, et d'un bord de la rivière à l'autre, elle lui fait entendre des reproches qui lui arrachent des larmes de regret et de repentir. Comment a-t-il enfin daigné approcher de cette montagne? Ne savait-il pas que l'homme y est souverainement heureux? Elle l'accuse enfin devant les anges qui, par leurs chants, semblent demander son pardon. Mais il espère en vain qu'à leur prière elle se laissera fléchir. Elle poursuit du ton le plus solennel l'accusation qu'elle a commencée.