L'allégorie de ce qui suit dans les six derniers chants, n'est pas moins sensible. Le Dante s'est purgé de ses péchés par toutes les épreuves qu'il vient de subir. En sortant de chaque cercle du Purgatoire, il a senti s'effacer de son front l'une des sept lettres P qu'un ange y avait gravées. Il est parvenu au séjour du Paradis terrestre, qui n'est ici que l'emblême de l'innocence primitive. Des savants théologiens avaient dit que ce Paradis était le type, ou le modèle de l'Église: c'est pour cela, sans doute, que Dante y fait paraître l'Église même, avec les symboles de tout ce qu'elle croit et de ce qu'elle enseigne [256]. Impatient de visiter la forêt divine, dont l'ombre épaisse et vive tempère l'éclat du nouveau jour, il y tourne ses pas, et traverse lentement la campagne, en foulant ce sol qui exhale de toutes parts les plus suaves odeurs [257]. Un air doux et toujours égal, frappe son front comme les coups d'un vent léger. Il agite et fait ployer les feuillages, mais sans courber les branches, et sans empêcher les oiseaux qui célèbrent avec joie, sur leurs cimes, les premières heures du jour, de continuer leurs concerts. Le feuillage les accompagne de son doux murmure, pareil à celui qui parcourt les forêts de pins sur les rivages de l'Adriatique, quand Éole y laisse errer le vent du midi.

[Note 256: ][ (retour) ] Lombardi, t. II de son Commentaire, p. 410.

[Note 257: ][ (retour) ] C. XXVIII.

Malgré la lenteur de ses pas, le poëte était arrivé dans l'antique forêt: déjà même il ne voyait plus par où il était entré: tout à coup il est arrêté par un ruisseau dont les ondes font plier l'herbe qui croît sur ses bords. Toutes les eaux les plus pures qui coulent sur la terre sembleraient troubles auprès de cette eau si transparente, qu'elle ne peut rien cacher, quoique tout son cours soit couvert d'une ombre éternelle, qui n'y laisse jamais pénétrer les rayons, ni du soleil, ni de l'astre des nuits. Tandis qu'il admire la fraîcheur et la beauté des arbres qui bordent l'autre rive, il y voit paraître une femme jeune et charmante, qui chante en cueillant des fleurs dont sa route est parsemée. Il la prie d'approcher du bord, pour qu'il puisse mieux entendre ses doux chants. Elle s'approche aussi légèrement qu'une danseuse dont l'œil a peine à suivre les pas; elle s'avance parmi les fleurs, les yeux baissés comme une vierge timide; et lorsqu'elle est au bord du ruisseau elle recommence ses chansons. Elle lève les yeux, et ceux de Vénus avaient moins d'éclat quand elle fut blessée par son fils [258]. Elle rit, et se met encore à cueillir des fleurs à pleines mains. Elle s'arrête et parle enfin; elle apprend au Dante ce que c'est que ce beau séjour, qui fut destiné à être l'habitation du premier homme, et ce fleuve limpide, qui se partage en deux ruisseaux, dont l'un fait oublier le mal, et l'autre fixe dans la mémoire le bien qu'on a fait pendant sa vie. «Les anciens poëtes qui ont chanté l'âge d'or et son état heureux, avaient peut-être rêvé ce beau séjour sur le Parnasse. Là vécut dans l'innocence la première race des hommes; là, règne un printemps éternel; là, sont toutes les fleurs et tous les fruits: c'est là ce nectar tant vanté dans leurs vers.» Dante tourne alors les yeux vers les deux poëtes, qui ne l'ont point encore quitté: il voit qu'ils ont ri en entendant ces derniers mots [259]; et il se retourne aussitôt vers cette femme charmante.

[Note 258: ][ (retour) ] J'abrège beaucoup ici, et je supprime des détails moins intéressants que ces descriptions charmantes.

[Note 259: ][ (retour) ] Manière ingénieuse de rappeler au lecteur Virgile et Stace, qui sont toujours présents, et que leur silence pouvait faire oublier.

Elle reprend ses chants remplis d'amour [260], et comme les nymphes solitaires qui, sous l'ombrage des forêts, tantôt y fuyaient les rayons du soleil, tantôt en sortaient pour les revoir, elle suit légèrement le cours du fleuve, tandis que sur l'autre bord le poëte fait les mêmes mouvements, et règle ses pas sur les siens. Elle lui dit enfin: «Mon frère, regarde et écoute.» Alors un éclat extraordinaire traverse de tous côtés la forêt. Une douce mélodie se fait entendre, et parcourt cet air lumineux. Un nouveau spectacle s'annonce. Dante, pour en tracer le tableau, n'a point assez de son inspiration accoutumée; il invoque de nouveau les muses. «Vierges sacrées [261], si jamais je souffris pour vous la faim, le froid et les veilles, je me sens forcé de vous en demander la récompense. Qu'Hélicon verse pour moi toutes les eaux de sa fontaine; qu'Uranie et toutes ses sœurs viennent à mon secours, et donnent de la force à mes pensées et à mes vers.»

[Note 260: ][ (retour) ] C. XXIX.

[Note 261: ][ (retour) ]

O sacrosante vergini, se fami,
Freddi o vigilie mai per voi soffersi,
Cagion mi sprona ch'io mercè ne chiami
, etc.

Sept candélabres d'or plus resplendissants que des astres, vingt-quatre vieillards couronnés de lys, et tout un peuple vêtu de blanc précédaient un char, qui s'avançait au milieu de quatre animaux ailés; ils avaient chacun six ailes, dont les plumes étaient parsemées d'yeux semblables à ceux d'Argus; le char était traîné par un griffon, dont les ailes déployées s'élevaient si haut, qu'on les perdait de vue. Sept jeunes filles, vêtues de différentes couleurs, dansaient aux côtés du char, trois auprès de la roue droite, et quatre auprès de la gauche. Ce char et tout son cortège sont pris, comme on le voit assez, dans Ezéchiel et dans l'Apocalypse. C'est la figure ou le symbole de l'Église, ou plus particulièrement du Saint-Siège; et toutes ces descriptions, où le poëte a prodigué les richesses de son style, et les autres descriptions qui vont suivre, ne sont que des allégories religieuses, dont il est aisé de pénétrer le sens. Le char est donc l'Église, les quatre animaux sont les évangélistes, les danseuses sont les sept vertus, et le griffon, animal qui rassemblait en lui les deux natures de l'aigle et du lion, est Jésus-Christ lui-même, chef de tout le cortège et conducteur du char. Sept autres vieillards ferment la marche, et les commentateurs reconnaissent en eux S. Luc et S. Paul, l'un auteur des Actes des Apôtres, l'autre des Épîtres; quatre autres apôtres, qui ont écrit les lettres dites canoniques, et S.-Jean, l'auteur de l'Apocalypse. Enfin, ce qu'il serait plus difficile de deviner, et ce qui a partagé les commentateurs, la jeune femme qui chantait en cueillant des fleurs, et qui a préparé Dante au spectacle dont il jouit, est cette affection vive ou cet amour qui doit attacher à l'Église ceux qui veulent avoir part à ses bienfaits. Le poëte ne dit que vers la fin le nom de cette beauté symbolique. Il l'appelle Mathilde, et ne pouvait en effet trouver dans l'histoire aucune femme qui eût montré plus d'affection pour l'Église, que la célèbre Mathilde [262], et dont le nom indiquât mieux ce qu'il a voulu cacher sous cet emblême.