Dante, du consentement de Béatrix, demande à cette âme qui elle était sur la terre. «J'y restai peu de temps, répond-elle; si j'y eusse été davantage, j'aurais prévenu beaucoup de maux. L'éclat qui m'environne et me cache, t'empêche de me reconnaître. Tu m'as beaucoup aimé, et tu en avais bien raison: si j'étais resté au monde, je t'aurais fait goûter les fruits de mon amitié. La Provence et l'extrémité de l'Italie attendaient en moi leur maître; la couronne de Hongrie brillait déjà sur ma tête; la Sicile avait reçu mes fils pour ses rois [294], si les excès d'un mauvais gouvernement n'avaient fait élever, dans Palerme, le cri de mort [295]». Celui qui se désigne ainsi sans se nommer, est Charles, qu'on appela Charles Martel, roi de Hongrie et fils aîné de Charles II d'Anjou, roi de Naples. Ce prince vertueux, mort à la fleur de l'âge, avait beaucoup aimé notre poëte, qui a voulu consacrer, dans son poëme, sa reconnaissance et son amitié pour lui. Charles blâme la conduite et surtout l'avarice de son frère Robert. Dante lui demande comment il se peut que d'une semence douce, il naisse une plante amère. Charles traite philosophiquement cette question: il fait voir la nécessité dont est la différence des penchants et des dispositions dans les hommes, pour la conservation de l'ordre social. Le bien et le mal naissent de cette différence; mais le mal vient, presque toujours, par la faute des hommes. Ils ne consultent point le vœu et l'indication de la nature; ils envoient dans le cloître tel qui était né pour ceindre l'épée, et ils font roi celui qui n'était bon que pour être un orateur [296].

[Note 294: ][ (retour) ] Ces différents pays ne sont point nommés dans le texte, mais désignés poétiquement, par des circonstances géographiques et historiques.

[Note 295: ][ (retour) ] Dans la terrible soirée à qui l'on a donné le nom de vêpres siciliennes.

[Note 296: ][ (retour) ]

E fate rè di tal ch'è da sermone.

Charles s'éloigne après quelques autres discours: une autre âme lui succède [297]. Dante l'interroge à son tour: elle lui répond du sein de sa lumière: «C'est l'âme de Cunizza, sœur d'Azzolino ou Eccellino, tyran de Padoue et de la Marche-Trévisane, dont on a parlé plusieurs fois dans cet ouvrage [298]. Elle avoue que si elle habite la planète de Vénus, c'est qu'elle fut très-sujette à ses influences. Elle n'en a point de regret, puisque c'est ce qui a lié son sort à celui du fameux troubadour Foulques de Marseille, qui est là près d'elle, tout resplendissant de lumière. Foulques s'entretient aussi avec Dante et lui fait, comme Cunizza, l'aveu de son penchant à l'amour [299]. Non loin de lui est Raab, cette bonne fille de Jérico, qui fut sauvée du sac de cette ville pour avoir recueilli quelques soldats de Josué dans sa maison, où elle en recueillait tant d'autres, et avoir ainsi favorisé la conquête de la terre promise. Il y avait donc, dans cette planète, de quoi employer fort bien le temps; mais Foulques, devenu très-grave depuis qu'il est un saint, ne fait que s'emporter, assez hors de propos, contre Florence, Rome, les cardinaux, le pape et les décrétales.

[Note 297: ][ (retour) ] C. IX.

[Note 298: ][ (retour) ] Voyez surtout t. I, p. 340 et 455, note a.

[Note 299: ][ (retour) ] «La fille de Bélus (Didon) ne brûla pas de plus de feux, quand elle offensa et Sichée et Créuse (en manquant à ce qu'elle devait à l'un, et faisant manquer Énée à ce qu'il devait à l'autre), que lui, tandis qu'il fut en âge d'aimer; ni cette souveraine du Rhodope (Phillis), qui fut trompée par Demophoon; ni Alcide, quand Iole se rendit maîtresse de son cœur.» Ce n'est pas cette accumulation d'exemples tirés de la fable, qui est ici le trait le plus singulier, c'est que ce Foulques, qui avait commencé par être troubadour, et livré, comme ils l'étaient tous, au plaisir, finit par être dévot, se faire moine, et devenir évêque de Toulouse, où il se distingua par son fanatisme persécuteur, dans la croisade contre les malheureux Albigeois. Était-ce depuis sa conversion qu'il s'était lié avec la tendre Cunizza? Pourquoi Dante, qui savait sans doute fort bien comment il avait fini, ne parle-t-il point de lui comme évêque, mais seulement comme poëte, et comme excessivement enclin à l'amour? N'est-ce pas le dernier état où l'on vit, le dernier sentiment où l'on meurt, qui décide du sort de l'âme? C'est en cela que consiste ici la plus forte singularité.

Dante le quitte pour monter dans le Soleil [300]. A chaque nouvel astre où il s'élève, l'éclat de Béatrix, sa compagne, augmente, et il a bientôt autant de peine à fixer les yeux sur elle que sur les astres mêmes. C'est dans le soleil qu'il place les saints et les docteurs qui ont été comme les lumières centrales de l'Église. Salomon y figure seul pour l'ancien Testament; mais on y voit pour le nouveau, Thomas d'Aquin Gratien le canoniste, le maître des sentences Pierre Lombard, Denis l'aréopagite, Paul Orose, le philosophe Boëce, l'Espagnol Isidore, et le vénérable Bède, et deux théologiens français, Richard et Sigier, qui étaient alors des docteurs très-célèbres [301].

[Note 300: ][ (retour) ] C. X.