[Note 301: ][ (retour) ] Le premier était un chanoine de St.-Victor, écrivain dit-on très-sublime; l'autre un professeur de philosophie, qui tenait école dans la rue que le Dante appelle il vico degli Strami; c'est la rue du Fouare, que l'on nomme encore ainsi, et qui est près de la place Maubert. Feurre, et ensuite fouare, signifiaient en vieux langage ce que signifie aujourd'hui fourrage, paille, foin, en italien strame. Dante avait peut-être suivi les leçons de ce Sigier ou Séguier, pendant son séjour à Paris. Son vieux traducteur, Grangier, a rendu très-fidèlement cette expression:

L'éternelle clarté c'est du docte Sigier,
Qui, lisant en la rue aux Feurres en sa vie,
Syllogisoit discours dont on lui porte envie.

C'est S. Thomas qui les fait tous connaître à notre poëte. Il lui fait ensuite l'histoire et l'éloge, d'abord de S. François d'Assise [302], qui épousa la Pauvreté, veuve depuis plus de onze cents ans [303]; ensuite de l'ordre qu'il fonda, et des premiers solitaires qui se déchaussèrent comme lui. Or saint Thomas, qui fait ce panégyrique, était dominicain, pour lui rendre la pareille; S. Bonaventure, qui était franciscain, fait, plus pompeusement encore, celui de S. Dominique et de son ordre [304]. Il fait ensuite connaître au Dante plusieurs autres docteurs qui l'accompagnent; Hugues de S. Victor, et Pierre Manducator ou Comestor, que nous appelons Pierre-le-Mangeur, et un autre Pierre, Espagnol, auteur d'une dialectique en douze livres, et quelqu'un que l'on ne s'attend guère à voir au milieu d'eux, le prophète Nathan, et le métropolitain Chrysostôme, et S. Anselme, et Donat le grammairien, et Raban Maur, et un certain abbé calabrois, nommé Giovacchino, doué de l'esprit prophétique. Pendant cette espèce de dénombrement, et pendant les deux éloges de S. Dominique et de S. François, les saints sont rangés en double cercle et forment comme deux guirlandes lumineuses, au centre desquelles Béatrix et Dante sont placés. Après chacun des discours, les saints chantent un hymne et dansent en rond avec une vélocité au-delà de toute expression humaine. Ils s'arrêtent pour un troisième éloge que S. Thomas prononce encore, au milieu d'une explication philosophique sur quelques doutes que Dante ne lui a point exposés, mais qu'il lui a laissé lire dans ses regards [305]. C'est l'éloge de Salomon. Le saint orateur démontre comment ce roi, qui n'eut pas, comme on sait, une sagesse trop austère, fut pourtant le plus sage et le plus parfait des hommes. Dante reçoit encore quelques explications sur l'éternité du bonheur des justes [306], sur l'accroissement de ce bonheur après la résurrection des corps, sur quelques autres points de doctrine, et n'ayant plus rien à apprendre dans le Soleil, il monte dans l'étoile de Mars.

[Note 302: ][ (retour) ] C. XI.

[Note 303: ][ (retour) ] Veuve de J.-C. son premier époux.

[Note 304: ][ (retour) ] C. XII.

[Note 305: ][ (retour) ] C. XIII.

[Note 306: ][ (retour) ] C. XIV.

La foule innombrable des bienheureux y est rangée en forme de croix à branches égales. Ils y fourmillent en quelque sorte comme les étoiles dans la voie lactée, et jettent un si vif éclat qu'il fait pâlir toute autre lumière. Le nom du Christ rayonne au centre de cette croix; et un concert de voix mélodieuses sort de toutes ses parties. Ce sont les âmes de ceux qui sont morts en portant les armes dans les croisades, pour la défense de la foi. L'un de ces esprits célestes se détache de la croix [307], comme, dans une belle nuit d'été, un feu subit sillonne les airs, et semble une étoile qui change de place; il vient au-devant du Dante avec l'expression de la joie la plus vive. Il commence par lui parler un langage si exalté, qu'un mortel ne peut le comprendre; mais quand l'ardeur de son amour a jeté ce premier feu, son parler redescend au niveau de l'intelligence humaine. Il se fait connaître à lui pour Caccia Guida, le plus illustre de ses ancêtres, père du premier des Alighieri, bisaïeul du poëte, et qui transmit ce nom à sa famille. Il avait suivi l'empereur Conrad III dans une croisade, et y avait été tué. Il fait à son arrière petit-fils un tableau des anciennes mœurs de Florence, qui est une satyre des nouvelles. Ce morceau, dans l'original, est plein de grâce et de naïveté. C'est une de ces beautés primitives qu'on ne trouve, chez toutes les nations qui ont une poésie, que dans leurs poëtes les plus anciens.

[Note 307: ][ (retour) ] C. XV.

«Florence, dit-il, renfermée dans l'antique enceinte d'où elle revoit encore le signal des heures du jour, reposait en paix dans la sobriété et dans la pudeur. Les femmes n'y connaissaient ni chaînes d'or, ni couronnes, ni chaussures travaillées, ni ceintures, plus belles à regarder que leur personne [308]. La fille en naissant n'effrayait pas encore son père par l'idée de la richesse de la dot et de la brièveté du temps. Il n'y avait point de maisons vides d'habitants. Sardanapale n'avait point encore enseigné tout ce qu'on peut se permettre dans une chambre [309]. Votre ville ne présentait pas, des hauteurs qui la dominent, plus de magnificence que celle même de Rome. Elle ne s'était pas élevée si haut, pour descendre plus rapidement encore. J'ai vu vos plus nobles citoyens vêtus de simples habits de peau, leurs femmes quitter la toilette sans avoir le visage peint, et ne connaître d'amusements que le lin et le fuseau. Femmes heureuses! chacune alors était assurée de sa sépulture, aucune ne voyait sa couche abandonnée pour des voyages en France. L'une veillait auprès du berceau, et pour apaiser son enfant, lui parlait ce petit langage dont les pères et les mères font leur plaisir. L'autre, tirant le fil de sa quenouille, contait à sa famille les vieilles histoires des Troyens, de Fiesole et de Rome. Une femme galante, un libertin [310], auraient paru alors une merveille, comme paraîtraient aujourd'hui un Cincinnatus et une Cornélie. Ce fut pour jouir d'une vie si pénible et si heureuse, des avantages d'une cité si bien ordonnée et d'une si douce patrie, que ma mère me donna le jour.»