On les relève bientôt: on se trouve au-dessus du neuvième ciel [354], dans ce cercle, dit Béatrix, qui est toute lumière, cette lumière intellectuelle qui est tout amour, cet amour du vrai bien qui est toute joie, cette joie qui est au-dessus de toutes les douceurs [355]. Une lumière éblouissante y coule en forme de rivière, entre deux bords émaillés des plus admirables couleurs du printemps. Il en sort de vives étincelles, qui vont s'abattre dans les fleurs et y paraissent enchâssées comme des rubis dans de l'or. Ensuite, comme enivrées de douces odeurs, elles se replongent dans le fleuve miraculeux, et lorsque l'une y rentre, une autre en sort. Béatrix lit dans les regards du Dante le désir qu'il a de savoir ce que sont toutes ces merveilles; mais elle veut qu'auparavant il boive de l'eau de cette rivière. Il se courbe à l'instant vers cette onde, comme un enfant se précipite vers le lait maternel, quand il s'est réveillé beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire. Aussitôt que ses paupières s'y sont désaltérées, ces fleurs et ces étincelles se changent à ses yeux en un plus grand spectacle: il voit les deux cours du ciel, c'est-à-dire, selon les interprètes, les anges au lieu des étincelles, et les âmes humaines à la place des fleurs. Dans un cercle de lumière émanée d'un rayon même de l'Éternel, cercle si vaste que sa circonférence formerait autour du soleil une trop large ceinture, sont disposés concentriquement, comme les feuilles d'une rose, des milliers de siéges glorieux où sont assises ces deux divisions de la cour céleste. La lumière éternelle est au centre, autour duquel les âmes heureuses, qui sont revenues de leur exil sur la terre, occupent le dernier rang. Elles se mirent incessamment dans la divine lumière; ainsi qu'une colline riante se mire dans l'eau qui coule à ses pieds, comme pour se voir parée d'une abondance d'herbes et de fleurs [356]. Si le plus bas degré brille d'un si grand éclat, et s'il s'étend dans un si prodigieux espace, quelle doit donc être l'étendue de cette rose, au rang le plus élevé de feuilles? Béatrix fait admirer au poëte le nombre de ces âmes revêtues de gloire, et le prodigieux contour de la cité céleste. Presque tous ces siéges sont tellement remplis, qu'il y reste désormais peu de places. On en voit un, surmonté d'une couronne, destiné à l'empereur Henri VII; le même pour qui Dante écrivit son traité de la Monarchie; l'idée de cet empereur lui rappelle le pape Clément V, son ennemi, et la place qu'il lui a déjà promise en Enfer avec les simoniaques, dans ce trou enflammé où Boniface VIII doit enfoncer Innocent III, et Clément V enfoncer Boniface [357].

[Note 354: ][ (retour) ] C. XXX.

[Note 355: ][ (retour) ] Je passe une très-belle et très-savante comparaison par laquelle ce chant commence; je passe encore un nouvel éloge que le poëte fait de Béatrix, en protestant plus que jamais de son impuissance à la louer. Je cours au but, où le lecteur n'est pas plus impatient d'arriver que je ne le suis moi-même.

[Note 356: ][ (retour) ]

E, come clivo in acqua di suo imo
Si specchia, quasi per veder si adorno,
Quanto è nell' erbe e ne' fioretti opimo
, etc.

Il faut que l'on me passe l'expression elles se mirent, un peu commune en français. Il n'y en avait point d'autre ici pour rendre le verbe specchiarsi, qui est très-noble en italien.

[Note 357: ][ (retour) ] Voy. ci-dessus, p. 91 et 92.

Au dessus de cette rose immense voltigeait l'innombrable milice des anges [358], comme un essaim d'abeilles, qui tantôt vont chercher des fleurs, et tantôt retournent au lieu où elles en parfument leurs travaux; ces anges descendaient sans cesse sur la rose, et de-là remontaient au séjour qu'habite éternellement l'objet de leur amour. Leur visage brillait comme la flamme; leurs ailes étaient d'or, et le reste de leur corps d'une blancheur qui effaçait celle de la neige. Quand ils descendaient sur la fleur, ils y portaient de siége en siége cette paix et cette ardeur qu'ils allaient puiser eux-mêmes en agitant leurs ailes. Le poëte, après avoir peint avec complaisance tous les détails de ce ravissant spectacle, exprime l'enchantement qu'il éprouve par ce rapprochement singulier, où il trouve encore à placer un trait contre son ingrate patrie. «Si les barbares venus des régions qui sont sous la constellation de l'Ourse, s'étonnèrent à l'aspect de Rome et de ses monuments, lorsque le Capitole dominait sur le reste du monde, moi qui avais passé de l'humain au divin, du temps à l'éternité, et de Florence chez un peuple juste et sensé [359], quelle fut la stupeur dont je dus être rempli?» Il se compare à un pélerin qui se délasse en regardant le temple où il est venu accomplir son vœu, et dont il espère déjà redire toutes les merveilles. Il promenait ses regards sur tous ces degrés lumineux, en haut, en bas, tout alentour. Il contemplait ces visages qui inspirent la charité, ornés de la lumière qu'ils empruntent et de leur propre joie, et sur lesquels respire tout ce qu'il y a de sentimens honnêtes [360]. Dans le ravissement dont il est plein, il éprouve le besoin d'interroger Béatrix; il veut se tourner vers elle, et ne la trouve plus; mais à sa place un vieillard vénérable et tout rayonnant de gloire, qu'elle a chargé de le guider pendant le reste de son voyage. Elle est allée se replacer sur le siége de lumière qui lui était destiné au troisième rang des âmes heureuses. Dante l'y voit de loin, brillante d'un nouvel éclat et couverte des rayons de la divinité, qu'elle réfléchit tout autour d'elle. De la plus haute région où se forme le tonnerre, quand un œil mortel plonge sur les mers, il ne parcourt point une distance égale à celle qui sépare de Béatrix les yeux de celui qui la regarde; mais il ne perd rien de sa beauté, parce qu'aucun milieu n'intercepte ou n'altère son image. Il lui adresse enfin, et les plus vives actions de grâce pour le soin qu'elle a pris de le ramener, par des voies si extraordinaires, de l'esclavage à la liberté, et la prière la plus ardente pour qu'elle conserve en lui, jusqu'à son dernier moment, les magnifiques dons qu'elle lui a faits. Béatrix, dans l'immense éloignement où elle est placée, le regarde, lui sourit, et se retourne vers la source de l'éternelle lumière.

[Note 358: ][ (retour) ] C. XXXI.

[Note 359: ][ (retour) ] E di Fiorenza in popol giusto e sano.

[Note 360: ][ (retour) ] Rien de plus naïf et de plus doux que cette fin d'un description magnifique:

E vedea visi a carità suadi,
D'altrui lume fregiati e del suo viso,
E d'atti ornati di tutte onestadi.

Le nouveau guide qu'elle lui a donné est saint Bernard. C'est avec lui qu'il contemple le triomphe de Marie, assise au sommet du premier cercle de la rose, et qui de-là domine sur toute la cour céleste. C'est de lui qu'il apprend les causes des différents degrés qu'occupent, au-dessous d'elle, les saints de l'ancien Testament et ceux du nouveau; qu'il obtient, en un mot, toutes les explications qu'il avait jusqu'alors reçues de Béatrix [361]. C'est lui enfin qui adresse, en faveur du Dante, une longue et fervente prière à Marie [362], et qui obtient d'elle qu'il soit permis à celui que Béatrix protège, de contempler la source de l'éternelle félicité. Dante y fixe en effet les yeux; mais ni sa mémoire ne peut lui rappeler, ni son langage ne peut exprimer tant de merveilles. Il essaie cependant de rendre comment il a vu réuni par l'amour en un seul faisceau, dans les profondeurs de l'essence divine, tout ce qui est dispersé dans l'univers; la substance, l'accident et les propriétés de l'une et de l'autre; et comment il a cru voir trois cercles de trois couleurs différentes et de la même grandeur, dont l'un semblait réfléchi par l'autre, comme l'arc d'Iris par un arc semblable, et le troisième paraissait un feu également allumé par tous les deux. Tandis qu'il regarde attentivement ce prodige, en s'efforçant de le comprendre, il s'aperçoit que le second des trois cercles porte en soi, peinte de sa propre couleur, l'effigie humaine. Ses efforts pour pénétrer ce nouveau mystère, sont aussi vains que ceux du géomètre qui cherche un principe pour expliquer l'exacte mesure du cercle [363]. Il y renonçait enfin, lorsqu'un éclair frappe son âme, l'illumine et remplit tout son désir. Mais il manque de pouvoir pour se retracer cette grande image. Il reconnaît enfin son impuissance, et soumet sa volonté à cet amour qui fait mouvoir le soleil et les autres étoiles.»