Il se délassait du spectacle de cette cour, scandaleux et fatigant pour un esprit aussi sage, dans le commerce de ses deux amis, Lello et Louis, qu'il nommait toujours Lœlius et Socrate. Il avait revu Laure; le temps, la persévérance, la gloire qu'il avait acquise, la lui avaient rendue plus favorable. Elle ne le fuyait plus; et lui, plus amoureux que jamais, ne cherchait qu'elle dans le monde, ne rêvait qu'a elle dans la solitude. Un de ses plus chers amis, Sennuccio del Bene, poëte florentin, attaché au cardinal Colonne, et qui vivait dans la société de Laure, était le confident de ses amours. Mais il n'eut jamais à lui confier que des peines, des désirs, de faibles espérances; et, loin de s'affaiblir, sa passion semblait s'accroître: et il aimait ainsi depuis quinze ou seize ans [519]. Il avait pourtant un autre confident que Sennuccio, c'était le public, c'était le monde entier, où ses poésies avaient rendu célèbre la beauté de Laure, la délicatesse, la durée; et, si l'on ose ainsi parler, l'obstination de son amour pour elle. Tous les étrangers qui venaient à Avignon voulaient la voir; mais déjà le temps lui imprimait quelques unes de ses traces: quelque surprise involontaire se mêlait à l'admiration de ceux qui la voyaient pour la première fois. Pétrarque était aussi fort changé; mais son cœur était toujours le même, et Laure était, à ses yeux, aussi belle et aussi touchante que dans la fleur de la jeunesse et dans les premiers temps de son amour.

[Note 519: ][ (retour) ] 1343.

Une mission politique vint l'en distraire pour quelque temps. Le bon roi Robert était mort, et n'avait laissé que deux petites filles, dont l'aînée, Jeanne, avait été mariée à neuf ans avec André, fils du roi de Hongrie, qui n'en avait que six. Il y avait dix ans de ce mariage, et les deux jeunes époux, au lieu de prendre du goût l'un pour l'autre, avaient conçu une aversion qui eut bientôt des suites funestes et terribles. Robert leur avait laissé en mourant un conseil de régence. Le pape, seigneur suzerain de Naples, prétendait que le gouvernement du royaume lui appartenait pendant la minorité de Jeanne; et ce fut Pétrarque qu'il choisit pour aller faire valoir ses droits. Le cardinal Colonne, qui avait beaucoup servi à diriger ce choix, en profita, et chargea l'envoyé du pape de solliciter la liberté de quelques prisonniers injustement détenus dans les prisons de Naples. Pétrarque, malgré son aversion pour la mer, prit cette voie, plus courte et plus sûre, à cause des brigands qui continuaient d'infester l'Italie. Il trouva la cour de Naples remplie d'intrigues et de divisions qui présageaient de prochains orages, et gouvernée par un petit moine cordelier, sale, débauché, cruel et hypocrite, que le roi de Hongrie avait donné pour précepteur à son fils André, et dont je paraîtrais former à plaisir le portrait hideux, si je copiais celui qu'en a laissé Pétrarque [520]. Ce moine, selon l'esprit des gens de sa robe, s'était emparé du gouvernement des affaires; et c'est avec lui qu'un homme tel que Pétrarque fut obligé de traiter.

[Note 520: ][ (retour) ] Pour qu'on ne croie pas que j'exagère, voici textuellement ce portrait. Nulla pictas, nulla veritas, nulla fides; horrendum tripes animal, nudis pedibus, aperto capite, paupertate superbum, marcidum deliciis vidi, homunculum vulsum ac rubicundum, obesis clunibus, inopi vix pallio contectum, et bonam corporis partem industriâ retegentem, utque in hoc habitu non solum tuos (nempe cardinalis Joannis de Columna) sed romani quoque pontificis affatûs, velut ex altâ sanctitatis speculâ insolentissimè contemnentem. Nec miratus sum: radicatam in auro superbiam secum fert; multum enim, ut omnium fama est, arca ejus et toga dissentiunt, etc. Familiar. l, V, ep. 3.

Il en fut reçu avec une hauteur et une dureté révoltantes. Pendant les longueurs de ces deux négociations, il visita de nouveau les environs de Naples, avec deux de ses amis, Jean Barili et Barbato de Sulmone. La jeune reine, qui peut-être, sans les intrigues qui l'entouraient et les mauvais conseils dont elle était obsédée, aurait eu un meilleur sort, aimait les lettres. Elle eut quelques conversations avec Pétrarque, qui lui donnèrent pour lui beaucoup d'estime. A l'exemple de son grand-père, elle se l'attacha par le titre de son chapelain particulier. Mais ni cette cour, ni les mœurs qu'il y voyait régner, ne pouvaient lui plaire. Une fête où il fut entraîné sans en connaître l'objet, le décida à en sortir. Il regardait la cour qui assistait à cette fête en grande pompe, et entourée d'un peuple immense. Tout à coup il s'élève de grands cris de joie, Pétrarque se détourne: il voit un jeune homme d'une beauté et d'une force extraordinaires, couvert de poussière et de sang, qui vient expirer presque à ses pieds. C'était un spectacle de gladiateurs. L'horreur qu'il en conçut lui fit hâter son départ. Il n'avait d'ailleurs pu rien obtenir pour l'élargissement des prisonniers. Quant à l'affaire de la régence, sur le compte qu'il en avait rendu au pape, Clément VI, après avoir cassé celle que le roi Robert avait établie, venait d'envoyer un cardinal légat, pour prendre en son nom le gouvernement de Naples, jusqu'à la majorité de la reine. Pétrarque put alors quitter cette ville: il partit en détestant la barbarie de ses habitants, qui, au lieu des vertus de l'ancienne Rome, n'imitaient que sa férocité [521].

[Note 521: ][ (retour) ]Famil., l. V, ép. 5.

Il avait été dangereusement malade à Naples; le bruit de sa mort s'était même répandu dans l'Italie: un médecin de Ferrare, qui était aussi poëte, se hâta de faire à ce sujet un poëme allégorique et bizarre, intitulé: la Pompe funèbre de Pétrarque [522]. Cette triste folie accrédita si bien le faux bruit de sa mort, qu'en revenant de Naples, il fut pris par des hommes crédules pour un spectre ou pour une ombre, et que plusieurs eurent besoin, pour le croire vivant, de joindre le témoignage du toucher à celui des yeux. Il se rendit sans difficultés jusqu'à Parme; mais là, il trouva le pays en feu, les Corrége divisés entre eux, en guerre avec les princes voisins [523], et bloqués par une armée ennemie; la Lombardie inondée de compagnies d'armes qui y mettaient tout au pillage, enfin sa chère Italie en proie aux horreurs des guerres de parti, et comme au temps des barbares, couverte de sang en de ruines [524]. Il ne pouvait, sans danger, ni rester à Parme, ni en sortir. Il préféra ce dernier parti. Ce ne fut qu'avec des risques infinis et après des accidents graves, qu'il parvint, pour ainsi dire, à s'échapper de l'Italie. Il se revit avec enchantement dans cette ville d'Avignon, dont il disait, écrivait et pensait tant de mal, et où il revenait toujours. Il se hâta d'aller goûter quelque repos dans son Parnasse transalpin, c'est ainsi qu'il nommait sa maison de Vaucluse. Son Parnasse cisalpin était à Parme. La ville où habitait Laure, les campagnes environnantes où elle se promenait souvent, donnèrent une nouvelle ardeur à son amour, et rendirent à sa verve poétique son heureuse fécondité.

[Note 522: ][ (retour) ] Ce médecin se nommait Antoine de' Beccari. Pétrarque était depuis long-temps en liaison avec lui, et ne lui sut point mauvais gré de cette plaisanterie; il y répondit même par un sonnet, qui est le 95e. du Canzoniere. La pièce d'Antoine, qu'on appelle communément Antoine de Ferrare, se trouve dans le Recueil qui suit la Bella Mano, éd. de Paris, 1595; elle commence par ce vers:

Io ho già letto il pianto de' Romani.

[Note 523: ][ (retour) ] Azon avait promis de remettre au bout de cinq ans la ville de Parme à Luchino Visconti, qui lui en avait fait obtenir la seigneurie: le terme arrivé, il la vendit au marquis de Ferrare. Cette perfidie excita contre lui la haine des Visconti, et de leurs alliés les Gonzague; c'était le sujet de cette guerre peu honorable pour les Corrége.

[Note 524: ][ (retour) ] 1344.